Afficher article  Proposition
Juillet 2006. une rubrique proposée par Christine Lapostolle dans le futur site de L’image, le monde


Nous sommes nombreux à éprouver un certain désarroi devant la situation présente – sociale, politique, professionnelle, culturelle – et, dans la profusion des images et des commentaires, à souffrir d’un manque de prise sur cette situation.

Nous sommes quelques uns à croire à l’utilité de reprendre les choses dans leur expression la plus directe, à croire, qu’en deça de l’analyse et de l’explication, il peut être utile de revenir à la description. Nous voudrions susciter de la parole, non du bruit et créer pour ce faire un dispositif d’écoute – ce qui reste une des fonctions de notre territoire de départ : l’art.

C’est de ce besoin que découle la proposition suivante : accepteriez-vous de décrire les conditions dans lesquelles vous travaillez, ou plutôt dans lesquelles vous exercez votre activité (ou votre non activité) quelle qu’elle soit. Décrire de manière précise en quoi consiste ce que vous faites et le contexte dans lequel vous pratiquez.

Il y a derrière cette proposition un désir de comprendre mieux et une croyance dans le fait que rassembler des descriptions de l’état actuel de l’activité du plus grand nombre de gens possible peut faire apparaître des choses- des questions, des points communs…

Un de nos modèles dans cette entreprise serait le photographe August Sander qui, dans les années 30, a entrepris de photographier, une dizaine d’années après la guerre, la société allemande. Faire un état des lieux, un état des gens, partir de l’individuel pour y voir plus clair dans le collectif.

Ici la proposition ne passe pas par l’image mais par l’écrit.

Deux situations sont possibles :

Ou bien vous écrivez vous-même, en quelques pages, cette description.

Ou bien vous ne vous sentez l’envie ou la capacité d’écrire et nous venons nous entretenir avec vous pour transcrire ensuite vos propos.

Dans un premier temps, les textes recueillis figureront sur un blog (dont voici l’adresse :http://descriptions.aliceblogs.fr ), ce qui permet à un grand nombre de gens d’y accéder, de réagir, ce qui permet aussi à des gens que nous ne connaissons pas d’envoyer leur témoignage.

Nous nous accordons une année pour faire cette expérience à l’issu de laquelle nous envisagerons une nouvelle manière d’agir.
Afficher article  Mathilde, institutrice


Travailler avec des petits

Depuis quelques années, je fais classe toujours au même niveau : à des CE1, qui ont 7 ans.
C’est un âge que j’aime beaucoup, un âge où les enfants grandissent à toute vitesse. Au début de l’année, ce sont des bébés, à la fin de l’année, ils sont beaucoup plus matures.
On a l’impression qu’on apporte quelque chose. Peut-être qu’ils mûriraient aussi bien sans nous, mais on a l’impression d’y être un peu pour quelque chose – alors c’est assez satisfaisant.
Ce qui est le plus dur avec des enfants de cet âge, c’est de former tout simplement un groupe classe. Parce qu’ils sont chacun dans leur coin, individuels, ils ne s’écoutent pas mutuellement, ils écoutent la maîtresse. Ils sont tout-à-fait prêts à obéir. Ils ne sont pas encore hostiles, ils ne sont pas contre l’école. Mais entre eux, il n’y a pas de communication – qu’il s’agisse de leurs histoires à eux, ou de parler d’un sujet, chacun dit quelque chose et n’écoute surtout pas les autres. Petit à petit ils vont former un groupe, petit à petit ils s’écoutent, ils communiquent, ils collaborent. Je crois que c’est aussi important que ce qu’ils apprennent.
Au début du CE1, ils savent lire officiellement, mais pas tous. A la fin ils savent très bien lire. C’est un âge où ils ne sont vraiment pas blasés. Après ils auront fait 50 fois les mêmes sujets. Là, ils découvrent tout. Pour eux, en sport, on donne un tout petit jeu avec 3 règles et c’est le paradis .

Travailler en centre ville

Ce n’est pas tous les jours passionnant la classe, mais il y a plein de moments qui le sont. Je suis comme tous les gens qui ont pas mal d’années, c’est-à-dire que petit à petit on a les classes les plus faciles. Au début on vous envoie dans les banlieues difficiles. Après on se rapproche du centre ville.
Les enfants du centre ville ont aussi leurs problèmes. Ce sont des enfants un peu de bonne famille – disons qu’il y a peut-être 2, 3 enfants dans chaque classe qui ont des problèmes sociaux. Les gens qui sont riches n’ont pas forcément une vie formidable, donc il y a d’autres problèmes, qu’on perçoit quand on est la maîtresse. Les parents sont derrière, ils aident…ce ne sont pas des enfants qui sont abandonnés, ils font des tas d’activités. Ils ont des mercredis archi pleins : piano, tennis…ils sont suréduqués. Je ne crois pas qu’ils aient conscience de ça. Ils acceptent très bien les quelques uns qui ne sont pas du même milieu.
C’est une assez grande école, il y a 12 classes. En grande ville, presque toutes les écoles sont comme ça.

Travailler à la campagne

J’ai commencé par la campagne, une classe unique. Il y a deux types de campagnes ici, une très prisée, une peu demandée – proche de la centrale nucléaire. J’ai d’abord obtenu un poste en classe unique dans cette campagne peu séduisante entre la nationale et l’autoroute. Mon plaisir était de travailler par classe avec à chaque fois un tout petit groupe d’enfants. Les inspecteurs sont indulgents. Ils se représentent la tâche comme extrêmement difficile. On monte vite en points.
J’étais logée dans l’école. J’ai été très bien accueillie. Reçue chez les parents, qui craignaient que je m’en aille…
Le mercredi je ne repartais pas. Je faisais du vélo avec les enfants. Je n’avais pas de voiture. Ils avaient le droit de faire du vélo autour du village, mais il y a le danger des routes. Je les accompagnais.
J’accomplissais un rêve, une image.

La classe au jour le jour


Ici j’ai des collègues très sympathiques mais nous ne travaillons pas en commun. Chacun tire de son côté. Les trois maîtresse du CP travaillent bien ensemble, elles se soutiennent. Cela tient peut-être à leurs caractères. Les autres non. C’est un travail un peu solitaire : toute la journée on n’a affaire qu’aux enfants. On voit les adultes mais on ne travaille pas avec eux.
Les états d’âme, la fatigue ont tendance à disparaître devant les enfants. A cause de leur propre vitalité. Parce qu’eux sont jeunes et pleins de fougue – ils me remettent en forme. Quand je ne suis pas bien dans la vie, aux heures de classe je suis bien. Même si ça me fatigue. Ils me pompent mon énergie, mais ils sont gais. J’imagine que travailler dans une maison de retraite, avec des gens fatigués, ce n’est pas du tout comme ça.
A 7 ans on a plus d’énergie et de santé que moi, ça aide ! Parfois je ne suis pas à la hauteur de leur dynamisme. Plus jeune je suivais mieux parce que moi-même j’avais plus d’énergie, je leur faisais faire plus de théâtre – maintenant je diminue un peu !
Dans un groupe, il y a des moments où je punis, des moments où je trouve qu’ils ne travaillent pas. Ce n’est pas le bonheur à temps plein. Il y a des journées qui sont complètement ratées. Mais dans l’ensemble, il y a plein de choses très agréables.

Qu’apprend-on dans ma classe ?

On a un programme, mais on peut le traiter de n’importe quelle façon du moment qu’on atteint les objectifs fixés. Il y a parfois des thèmes qui s’imposent. Parfois il n’y a rien de spécial et on suit le traintrain. Si par exemple on fait un voyage, la préparation du voyage va orienter le travail.
Parfois c’est un détail : une année, j’avais apporté un livre en classe sur l’Afrique – une histoire pour enfants qui se passait en Afrique.
Ca les avait passionnés. J’avais cherché des diapositives sur l’Afrique, j’avais vidé la bibliothèque de tous les livres sur l’Afrique. On n’avait parlé que de ça pendant trois mois. Eux-mêmes apportaient des documents… C’était le hasard. Je n’avais pas du tout prévu ça.
Et puis il y a des choses parfois qu’on prévoit et qui ne marchent pas du tout, ou qui marchent autrement que prévu.
Chaque vacances, je prépare les semaines qui suivent les vacances, le trimestre qui suit, je cherche un fil directeur. Et je le suis rarement. Ca me sert de base arrière pour le cas où je n’aurais pas d’idées…Les enfants apportent , le programme est coloré par ce qu’ils apportent. Le programme, c’est savoir la grammaire, savoir écrire surtout. Le CP, c’est le savoir lire, et après on écrit beaucoup. Je crois que c’est ce qu’on fait le plus. On écrit énormément. Savoir écrire, et puis savoir parler.
En début de CE1, s’ils ont vu un film le dimanche et qu’on leur demande de quoi ça parle, on ne comprend rien à l’histoire. Même quand on demande ce qu’ils ont fait le dimanche…On travaille là-dessus. Petit à petit, à relater ce qu’on a fait, à raconter une histoire qu’on a lue. C’est souvent très long, mais ce n’est pas fastidieux, ils aiment bien. Et puis voilà, ça avance doucement…

Etre un chef d’orchestre


Cette année par exemple j’ai des niveaux très différents. C’est ennuyeux parce que j’ai tendance à suivre ceux qui ont du mal, ce qui fait que ceux qui réussissent bien parfois s’ennuient. De temps en temps je rétablis l’équilibre – on fait des choses difficiles.
J’ai 25 élèves. C’est une bonne moyenne. Si j’étais en CE2, qui est une classe qui a très bonne réputation, qui est dite facile parce que les enfants sont un peu plus posés, ce serait différent. Mais en CE2 maintenant il y a les langues à enseigner, l’organisation n’est pas toujours simple, il peut y avoir 5 enfants qui font allemand de 9h à 9h30, 10 qui font anglais à une autre heure…il y a quatre langues au choix, c’est très désorganisé. On n’a jamais tous les enfants en même temps dans la classe.
A partir de l’an prochain, il faudra qu’ils fassent anglais dès le CE1, c’est moi qui le ferai dans ma classe.

L’essentiel, c’est la relation…


C’est un des aspects que j’aime par rapport au professorat où on a les enfants de telle à telle heure. Là par exemple, un enfant qui est nul en maths, en français et qui est bon en gymnastique, je le mets en valeur dans le sport. Je vois, j’essaie d’insister sur les points forts. Et c’est agréable de changer de matière. On connaît très bien les enfants. Ils sont extrêmement attachés à vous. Ils ne travaillent pas du tout pour eux. Ils travaillent pour leurs parents et pour moi. Sinon ils se demandent bien à quoi ça sert parfois certaines choses qu’on fait. Mais si ça peut me faire plaisir, ou faire plaisir aux parents…Par exemple, ils font un travail qu’ils réussissent. Ils ne sont pas contents tant que je n’ai pas marqué le « très bien ». Ils n’ont pas conscience que c’est très bien tant qu’ils ne voient pas le « très bien » écrit ; et il faut absolument que je vois.
Ils racontent leurs histoires – non seulement leur vie, mais la vie de leurs parents. Si les parents savaient ce que je sais ! heureusement à cause du nombre on oublie !
Je vois surtout les parents des enfants qui ont des problèmes - je demande à les voir. Ceux qui n’ont pas de problème, je les vois à la sortie de l’école, on bavarde.
A 7 ans, d’un seul coup on peut avoir une rencontre avec quelqu’un qui vous passionne. Avec un enseignant qui vous intéresse. Tout peut changer. J’ai aussi connu des enfants qui ont décroché dans l’autre sens. Un enfant qui était extrêmement brillant – maintenant il a 20 ans – qui ne travaillait pas parce que tout était facile pour lui. J’ai revu ses parents il y a quelques mois en disant, ça a dû très bien marcher. Non. Il a raté son bac … Les enfants qui ont trop de facilités n’apprennent pas à travailler. Ils suivent, ça leur paraît facile. Et au moment où il faut faire un effort, ils ne savent pas. Mais peut-être que cet enfant qui n’a pas eu son bac va réagir parce qu’il n’est pas bête, et puis s’en sortir autrement. Je ne sais pas si on peut prévoir.

Et quand on n’y arrive pas ?


En ce moment j’ai deux enfants qui ont vraiment des problèmes, qui à mon avis ne sont pas scolaires mais intellectuels – ils ne comprennent pas grand chose et j’essaie de les aider. Il y a des formes prévues ; sauf qu’entre les textes et la réalité, il y a un trou. Par exemple le réseau d’aide, je ne me rappelle plus l’intitulé exact, mais ce sont des instituteurs surnuméraires qui viennent prendre en charge les enfants qui ont des problèmes, par petits groupes. Il y a quelques années il y en avait assez – ça s’appelle réseau, parce que ça marche à plusieurs écoles. Moi je me rappelle que j’ai fait un CP où j’ai envoyé jusqu’à 6 enfants qui avaient des problèmes au démarrage de la lecture. Ils quittent la classe, ils sont en petits groupes. C’est extrêmement efficace parce que quand on a 3 ou 4 enfants, on cible tout de suite ce qui ne va pas, on rassure les enfants.
Et maintenant, vu les diminutions de budget, il y a de moins en moins de maîtres de ce genre. Moi j’ai un seul enfant qui y a droit – 1/2 heure par semaine. Je ne sais pas ce que l’instit’ va en faire. J’en ai deux en difficulté, et là c’est un troisième qui a des difficultés spéciales… Et encore j’ai de la veine, il y a des enseignants qui n’obtiennent aucune aide. L’enseignant propose m ais il faut encore qu’il y ait de la place – c’est une question de disponibilité.

La maîtresse aussi doit apprendre

Je lis tous les bouquins qui portent sur l’éducation – ça m’a toujours passionnée. Mais entre les idées et la réalité de tous les jours…et certains jours on baisse un peu les bras… Enfin je n’ai fait qu’apprendre au fil du temps. A l’Ecole Normale, ça a été deux années où je me suis ennuyée. On parlait de choses tout-à-fait abstraites. Je n’ai pas du tout appris à l’Ecole Normale. Surtout qu’on nous spécialisait contre notre volonté. J’ai été spécialisée en maternelle. Je ne suis absolument pas tournée vers la maternelle. Et de toute façon après l’Ecole Normale, on m’a envoyé en primaire ! J’ai commencé par des remplacements en campagne. Je n’avais pas de voiture, je faisais tout à vélo. Je voulais faire toutes les classes pour apprendre. Je ne préparais pas beaucoup, j’apprenais sur le terrain. J’essayais de me souvenir de ce que j’avais fait à l’école enfant, je demandais à droite et à gauche à des collègues – c’est comme ça que j’ai appris. Je n’ai rien appris sur l’école primaire à l’Ecole Normale. Il paraît que ça a beaucoup changé. Moi j’ai appris sur le tas.
Dans l’année on a à peu près une dizaine de conférences pédagogiques qui peuvent être aussi assez abstraites, mais comme on arrive demandeur, on pose des questions, c’est beaucoup plus intéressant. J’aurais entendu la même chose avant de travailler, ça ne m’aurait pas servi…

S’ingénier à rendre les enfants actifs

Quand j’étais à l’Ecole Normale, j’ai fait un stage. Il n’y avait plus de place en ville, alors on m’a envoyée à 50 km. Dans un endroit où tout le monde faisait de la pédagogie Freinet. J’ai rencontré des instituteurs passionnés. Quand je suis sortie de l’Ecole Normale, j’ai dit, je veux aller travailler là-bas. Je n’ai jamais été dans une école Freinet, mais je faisais des choses inspirées par la métode Freinet. Pas complètement, parce que tout seul c’est difficile. Par exemple en lecture, ils font une méthode tout-à-fait globale. Moi je ne peux pas m’amuser à me lancer là-dedans. J’en connais les inconvénients – ça aide quand même de s’appuyer un peu sur des manuels. Même si on ne les suit pas forcément.
Les vrais instituteurs Freinet se réunissent chaque année. Ils ont des journées Freinet, dans une ville, chaque année ça change, je n’y assiste pas.
Freynet est accepté à l’Ecole Normale. Enfant j’ai eu des camarades qui venaient des écoles Decroly ou des écoles Montessori, mais c’était à côté de l’Ecole Normale ; Freynet est accepté, ce qui a fait a modifié les programmes officiels. C’est un état d’esprit.
Par exemple, ne pas faire une leçon, faire chercher les enfants et après faire la leçon à partir de ce qu’ils ont trouvé. Ils ne peuvent pas tout trouver, mais Freynet prône les situations de recherche, où il faut trouver les solutions. Après l’enseignant donne la solution experte. Mais ça ne tombe pas directement, il n’y a pas tout de suite une solution toute faite à un problème.
Les enfants adorent chercher. Ils sont en groupes de 4. Je lance une situation de recherche en maths. Ils écrivent leur démarche et leur réponse sur de grandes feuilles qu’on affiche au tableau. Comme ce sont des groupes de 4, avec 25 élèves, ça fait 6 groupes. Ils cherchent ensemble. Après je mets les six affiches au tableau et on regarde si elles sont pareilles. J’accepte les solutions sophistiquées du moment qu’on arrive au résultat. On regarde comment ils ont cherché. Eux-même critiquent ou admirent ce qu’ont trouvé les autres. Après, je fais la leçon.
Ils adorent les mathématiques dans le sens où c’est un jeu. Par exemple, on apprend les grands nombres – une des dernières choses que j’ai faite. Par hasard. Ce n’était pas du tout prévu. J’achète du café. Je me trompe. D’habitude j’achète du café en poudre – et là j’ai pris du café en grains. Je me dis, qu’est-ce que je vais faire de ce café ? J’étais prête à le jeter ou à le donner. Puis je me dis, au fait, au fait : les grands nombres. Alors combien y a t-il de grains de café dans un paquet ? On a divisé le paquet en six puisqu’il y a six groupes. Chacun a compté. Ils ne savent pas compter plus loin que cent. Ils faisaient des tas de 10. 10 tas de 10. Des boîtes à œufs : 10 dans chaque alvéole. Il y en avait 10. 10 fois 10 ça faisait 100. 100 : on venait les verser dans un seau et on continuait à compter. On est arrivé à savoir finalement combien il y avait de grains. C’était une vraie recherche dans la mesure où je n’avais pas la réponse. Il devait y en avoir 2670 ou quelque chose comme ça ! On est vraiment arrivés au grand nombre, on a vu ce que c’est qu’un grand nombre. Ca a duré peut-être une heure. Ils ne se sont pas du tout ennuyés. Ils étaient passionnés. C’est pour ça que je dis que les petits s’intéressent à tout. Parce que ça, effectivement, ça ne sert à rien – c’est le plaisir de chercher pour chercher. Les petits sont très accessibles à ce genre de chose. Des recherches comme un jeu.
Voilà : je prévois pour six semaines et puis il arrive quelque chose…
Par exemple en lecture. On est obligés de faire des lectures de tas de choses. Lectures d’histoires, mais aussi de mode d’emploi, de documentaires, de compte-rendus… Un jour je ne savais pas trop ce que j’allais faire avec eux. La mairie nous envoie les menus du trimestre, présentés sur de grandes feuilles. Ils ne savaient pas lire un tableau comme ça. Donc je leur ai posé des questions : tel jour qu’est-ce qu’on mange ? quel est le jour où on mange des pâtes au fromage… comme ça ils apprennent à chercher dans un document. Ils le faisaient par deux, ils avaient le droit de s’aider, mais chacun avait son document cette fois.

Dans ma classe, on ne risque pas d’entendre les mouches voler


Je vais de groupe en groupe pour voir ce qu’ils font. Quand je suis dans le groupe, je leur parle à tous les quatre, je suis tellement concentrée sur ce que je dis que je n’entends pas le bruit. Et ça ne me gêne pas. Eux ça ne les gêne pas du tout. Parfois si je vais d’un groupe à l’autre et que je me recule un peu c’est infernal. Mais ça n’empêche personne de travailler. Je suis sûre que je l’enregistre ce bruit, ça doit m’épuiser. On fait des jeux de maths par exemple, ils ont le droit de parler. Ce que j’interdis c’est de parler d’autre chose. Ils se ramènent eux-même au groupe : « allez, tu travailles… » Parce qu’ils ont cet aspect – que je n’encourage pas- ils l’ont spontanément : ils veulent être l’équipe qui trouve. Donc s’il y en a un qui ne travaille pas…
Ma classe n’est pas du tout calme – jamais. J’ai une collègue de CE1 qui est très très très classique. Quand je vais dans sa classe, c’est le silence… Et quand je passe chez cette collègue pour lui emprunter un livre, je rêve cinq minutes de ce silence…Mais je ne le supporterais pas. Parce que c’est l’école que j’ai vécue enfant. Et je me rappelle comme c’était passif. Donc j’aime mieux le bruit. Mais parfois, parfois je crie un bon coup. Il faut se taire tout à fait. Ou je fais une séance peinture, on devrait pouvoir parler parce que ça n’empêche pas de peindre – et je fais une séance peinture dans le silence total. Ils ont du mal à s’y mettre, mais je l’impose. Et après je leur demande : « Vous n’êtes pas un peu contents là ? » Et ça leur plaît aussi. Ma classe c’est toujours un peu le théâtre aux armées…
J’ai d’autres collègues qui ont eu mon genre d’éducation et quand je vais chez eux, c’est aussi le grand bazar. Je trouve ça vivant. Alors que chez moi je trouve ça bruyant.

Je peux me tromper aussi carrément parfois. Je fais parfois des bêtises. Par exemple, il peut m’arriver de lancer quelque chose et d’oublier qu’on l’a déjà fait il y a trois mois… Alors je leur dis que tout le monde peut se tromper. Ils acceptent tout-à-fait ce genre de chose. Ou alors je leur dis : « mais c’était pour voir si vous alliez vous rappeller ! » J’aime beaucoup – pas tellement le premier trimestre : le premier trimestre on est obligé d’être un peu sévère - mais après, j’aime beaucoup. Toujours en train de se parler, de se faire des remarques, de faire des blagues. Et puis ils peuvent faire des plaisanteries vraiment fines, des remarques très fines sur ce qu’on est en train de faire.
Après, pour qu’ils acquièrent les choses, tu les répètes tout au long du primaire. Les CM2 aiment bien découvrir encore, mais ce n’est plus la même fraîcheur. Je ne saurais pas m’occuper de plus grands.

Innover…


J’ai aimé l’école, j’étais bonne à l’école, mais la troisième , la seconde…Les adolescents je n’arrive pas trop à réaliser leurs problèmes. Les adolescents éteints. Ici il y a un CES qui a formé une sorte d’annexe, qui fait partie de ce CES : quelques prof se sont mis ensemble, parce qu’ils étaient motivés, ils avaient envie de changer les choses. Ils ont monté une école qui s’appelle Clistène. Qui a beaucoup de succès au niveau national. C’est un milieu populaire de la ville. Et les mêmes enfants qui n’avaient aucun goût pour l’école dans le collège, transplantés à côté, avec des maîtres qui travaillent ensemble, et dans d’autres conditions, avec moins d’enfants (ce ne sont plus des enfants) qui font du théâtre, de la musique, des spectacles, des voyages…je ne sais pas d’où sort l’argent. Mais ça marche très très bien. Ils n’ont pas été sélectionnés, les enseignants se sont autosélectionnés par motivations.
Il y a plein d’expériences modèles qui marchent très bien quand elles sont modèles. Et après, une fois qu’elles sont institutionnalisées…
Ce qui est assez ennuyeux dans l’Education nationale –au moins au niveau national, c’est qu’on ne choisit pas du tout avec qui on est. Par exemple les écoles Freinet, les vraies écoles Freinet, ce sont des équipes de gens qui travaillent ensemble. Pas forcément parce qu’ils s’aiment bien, parce qu’ils ont la même conception de l’éducation. Ils acceptent d’aller au-delà de la question du goût pour l’autre. Ce n’est pas une question d’amitié, c’est une question de partage. Ca compte aussi pour qu’une expérience marche bien.

Seul dans sa classe

Tandis que nous, à l’école, nous n’arrivons pas à nous mettre sur le même plan. Dans mon école, l’autre institutrice de CE1 est très sympathique. Elle m’a plein de fois proposé qu’au lieu de travailler chacune de son côté, de faire deux fois les mêmes choses… mais ce qu’elle me prête… en sciences par exemple : elle a un fichier sciences, avec des choses à photocopier. A chaque séance de sciences, il y a des exercices, les enfants mettent des croix . En math, elle suit le livre. Elle fait la leçon et après les exercices. Elle a un très bon contact avec ses élèves. Les parents sont contents de ce qu’elle fait. C’est sa manière de travailler. Elle ne fait pas ça par flemme ou parce que c’est plus facile – c’est sa manière. Quand on discute, on n’arrive pas à se rejoindre, on reste sur nos positions. J’admets ce qu’elle fait. Et elle admet ce que je fais. Moi je fais énomément d’arts plastiques, de travail manuel, je suis nulle en chant. Je compense le manque de chant et de musique par les arts plastiques. Sachant que les maîtres de CE2 sont très versés en musique. Je me dis : une année le travail manuel, l’autre année le chant. Je chante très mal. Les enfants tant qu’ils ne connaissent pas le chant, je leur apprends, ça va à peu près. Quand ils le connaissent ils se mettent à accélérer, c’est horrible – horrible. En revanche, tout ce qui est plastique, découpage, technologie, ça me plaît beaucoup. Ma collègue trouve que ça fiche le bazar – tu passes ton mercredi à chercher du matériel, après tu passes une heure à tout ranger le soir…
Il arrive qu’il y ait soit des jumeaux, soit des enfants qui ont un an de différence et dont un a redoublé, qui se retrouvent dans nos deux classes. Les parents doivent se dire c’est ça le CE1 ? lequel est le bon ?
Ce que j’adore dans ce travail c’est qu’on n’a personne sur le dos. La directrice a un rôle administratif, ce que tu fais dans ta classe elle ne peut rien te dire. Le seul qui est au-dessus de nous, c’est l’inspecteur. Mais il n’a pas le droit de juger ta méthode. Quand tu es inspecté, tu es jugé sur les résultats. Mais que tu fasses comme ci ou comme ça, ça n’a pas d’importance.

Réformes, réformes…

Entre le ministère et les écoles, il n’y a pas de rapport. Les inspecteurs, oui, eux, réfléchissent sur l’éducation. Le ministère fait des réformes tous les quatre matins. On tourne le bouton, et hop, on va changer. On écoute. Voilà, ça c’est pas mal, c’est intéressant… Parfois on ne comprend pas ce qui se passe. Si les maths modernes ont si mal marché c’est que la plupart des instit’ n’ont rien compris à ce qu’on leur demandait. Tu essaies de progresser, de changer si ça te paraît intéressant, de te laisser convaincre. On a des réunions pédagogiques… Petit à petit on change son programme. On ne va pas le changer du jour au lendemain, on n’est pas des machines. Non seulement parce qu’on ne le veut pas, mais parce qu’on ne le peut pas. Je ne peux pas demain, sur un coup de baguette magique…
Le programme de CE1 par exemple insiste beaucoup – ce qui ne se faisait pas du tout avant – sur l’oral. Et si tu t’exprimes bien à l’oral, ça aide pour l’écrit. Donc on fait beaucoup d’oral. Ce qui change c’est qu’on introduit des langues, de l’informatique.
Quand j’ai commencé c’était le moment des maths modernes : les ensembles, les bases. Je n’ai pas eu de CP à la sortie, je n’avais rien compris. Alors j’ai attendu que ça passe. Et puis au bout de cinq ou six ans…
En français on était beaucoup texte libre, s’exprimer…une fois que l’enfant avait fait un texte, l’arranger pour essayer d’apprendre, mais d’abord s’exprimer. Petit à petit, ça a complètement changé. Les enfants, ça les paralysait : s’exprimer, raconter une histoire sur quoi ? la page blanche… ils ne savaient pas quoi dire… Après on a fait des choses très structurées au contraire : écrire une suite de textes, écrire un mode d’emploi…tout à fait le contraire : la barre à droite, la barre à gauche. C’était vraiment trop, c’était des recettes – comme écrire un CV ou des lettres de motivations… Maintenant on revient à l’expression, mais pas tout à fait au point où on était avant : un coup à droite, un coup à gauche, et hop au milieu…Essayer des choses, ça bouge tout le temps…

Ah ! de mon temps…

Moi ce qui me fait bouger, ce sont les enfants eux-mêmes. Les enfants changent énormément. Aujourd’hui à aucun enfant tu ne peux dire, fais ceci parce qu’il faut faire ceci …il faut des tas d’arguments… Parce que les parents sont pareils. Ils ne donnent pas un ordre sans l’expliquer. C’est bien. Ce ne sont pas des enfants qui obéiront à un dictateur un jour. Sauf que c’est épuisant ! Pas question de se taire. Toujours, toujours expliquer. En plus les enfants de maintenant sont incapables d’être assis sans bouger. Ils ne peuvent pas se concentrer longtemps. On dit que c’est la télé, peut-être – passer d’une émission à l’autre. La télé je connais très mal, je ne peux pas juger. Les émissions de télé sont courtes et changent beaucoup. Alors quelque chose qui dure un peu trop longtemps sur le même sujet, c’est pénible.
Ils n’ont pas l’habitude faire une seule chose longuement et lentement. Ils ont l’habitude qu’on les occupe. Il faut toujours être sur la brêche.
Parfois tu fais passer des choses sans les dire aux parents. Par exemple, les enfants passent leure temps à manger. Quand j’étais à l’école on goûtait vers 16 h 30. Là : un goûter à la récréation de 10h, le repas à la cantine est à 11h30, ils remangent un petit goûter à 14h. Après, à 15h, puis à 16h30, à la garderie. Ils remangent quand ils reviennent à la maison. Je ne trouve pas ça très sain. Souvent je fais des leçons sur le sucre. Ce sont pourtant des milieux où les enfants sont un peu surveillés…pour le goûter les parents par exemple donnent des pommes… En même temps ce sont des enfants pour qui arrêt signifie manque de quelque chose. Ca devient un réflexe de Pavlov : je m’arrête donc je consomme… je n’en parle jamais directement aux parents… Une maîtresse de CP m’a dit qu’une recherche avait montré que le goûter de 10 heures était inutile quand on déjeunait bien et qu’on mangeait bien à midi… Je ne dis rien aux parents, c’est leur enfant, je ne suis pas donneuse de leçon…

Il y a plein de parents qui te prennent pour madame je sais tout. Qu’ils parlent de problèmes de classe, je comprends, mais ils parlent aussi des problèmes d’éducation à la maison. Comme si j’avais les réponses. J’écoute, je montre que je m’intéresse…
Ce n’est pas sur toi qu’ils font la pression, c’est sur leur enfant. J’ai des élèves qui sont en CE1 et qui prennent des cours d’Anglais à côté. L’école les emmène à la piscine. Seulement à la piscine maintenant on n’apprend pas à nager tout de suite. Il y a d’abord des jeux, pendant la moitié de l’année on fait des jeux. C’est après qu’on apprend à nager. Eh bien ça ne va pas assez vite. Ils ont des cours particuliers. Des fois qu’ils arriveraient à la pisicine et qu’ils ne sachent pas nager… Les parents mettent la pression sur leur enfant, sans te le dire à toi.
Quand tu es un peu plus vieux que les parents, tu leur en imposes un peu… Quand tu es plus jeune, c’est eux qui ont le dessus…
Souvent ils sont assez coopérants, ils ne critiquent pas trop.
Il m’arrive de donner des lignes. Je trouve ça stupide les lignes mais il faut bien parfois marquer les limites et ça ne fait de mal à personne. Les parents acceptent tout-à-fait ça…
J’ai un enfant qui est très bavard, c’est un gamin qui marche bien, on en parle avec la mère, j’en parle en présence du gamin. Pour ne pas qu’il s’imagine qu’on raconte des choses dans son dos. La mère est toute jeune, elle me dit « je ne comprends pas, vous n’avez qu’à leur dire « on se tait » , c’est la règle de la classe… » Elle ne comprend pas, alors qu’elle-même elle n’arrive pas à faire taire son enfant !
A l’école moi j’étais en tête de classe et je me rappelle que la maîtresse parlait des enfants qui ne suivaient pas comme d’enfants paresseux. Si’ls ne réussissaient pas, c’était leur faute. Je pensais que si mes camarades ne réussissaient pas, c’était leur faute, ils étaient nuls. Et que si nous on étaient bons c’est parce qu’on travaillaient. Le bien et la réussite, c’était la même chose. Je crois que maintenant on s’occupe d’abord de ceux qui ne réussissent pas, au détriment de ceux qui réussissent. Je trouve que ça a beaucoup changé. Maintenant ce n’est pas « bien » de réussir. Tu réussis parce que tu es aidé, parce que tu as de la chance, des facilités… Moi je rabaisse un peu le caquet aux enfants qui se mettent en avant…

Ce qui est très surprenant est de voir que des enfants dès le cp sont déjà plutôt matheux ou plutôt littéraires. Ils ne savent même pas qu’ils sont en maths ou en français. Plus tard il y en a qui peuvent avoir des blocages…les maths, ils ont décidé que ce n’était pas pour eux…

Et plus tard ?

Je n’ai pas l’impression que je me rappelle des prénoms. Et chaque fois que je vois un ancien élève, même s’il a vingt ans, son prénom me revient.
Ca me fait plaisir qu’on me reconnaisse…Parfois ils se souviennent d’un détail que j’ai complètement oublié. Par exemple une fois, une gamine, je l’avais en CP, elle me dit, vous vous rappelez, une fois vous m’avez mis 9/10 en dictée parce que j’avais oublié un accent (je ne me rappelais même pas que je notais les dictées en CP…) D’autres qui se rappellent de quelque chose qu’on a fait en travail manuel…
Quand j’avais de la patience je faisais beaucoup de petits montages électriques – ce qui demande une patience incroyable parce qu’il suffit qu’un petit truc ne marche pas pour que le courant ne passe plus. J’en faisais énormément quand j’avais des CE2 - pour les CE1 c’est un peu trop tôt. J’ai des enfants qui se rappellent de ces montages…
Quand tu entreprends une chose pour la première fois, tu as une idée qui te parait géniale. C’est beaucoup, beaucoup, beaucoup plus compliqué que tu imagines mais comme tu es lancée …Et puis l’année suivante tu te rappelles comme c’était compliqué…vais-je me relancer ? Parfois tu te relances, mais à reculons.

J’en fais trop ?


Je suis tout le temps en train de penser à ma classe. Peut-être parce que je n’ai pas une vie extraordinaire par ailleurs. Je n’arrive pas à couper. Là, si j’étais restée chez moi, je serais en train de préparer, de chercher des idées… C’est très rare que je coupe. J’ai une idée qui me vient, et tant qu’elle n’est pas réalisée… C’est un peu épuisant. Je suis de plus en plus fatiguée. Et je suis dans une école où tout le monde commence à avoir de la bouteille. Le discours ambiant, c’est « vivement la retraite , quand est-ce qu’on est en retraite ? « Le pire c’est quand on dit : « Vous ne trouvez pas que les enfants commencent à être fatigués ? »
Afficher article  Jean-Yves, éleveur de chèvres


Les chèvres, je vais les voir plusieurs fois par jour, je suis obligé. Parce que des fois elles se sauvent malgré la clôture.
J’ai 22 chèvres et 3 boucs.
J’ai fait des chèvres ici parce que c’était adapté au paysage.
Sur la commune à l’époque où je suis arrivé presque tout était en friche. Il y avait quelques endroits qui n’étaient plus en friche suite aux événements liés au projet de la centrale nucléaire – j’ai repris une partie de ces terrains-là.
Je trouvais que la chèvre était un animal bien adapté au pays.
Et adapté à moi surtout ! Je n’aime pas les gros animaux, je n’aime pas les vaches.
Les chèvres, ce sont des animaux à dimensions humaines.

Organisation. Avec ma copine, on a décidé d’ élever des chèvres, ce qui veut dire aussi faire du fromage. Elle a un travail à l’extérieur. J’ai été en stage, un peu. En Corrèze. Apprendre à faire les fromages.
J’ai démarré avec 4 chèvres. Après j’ai un petit peu augmenté jusqu’à 20/25 chèvres. C’est adapté à ma clientèle. Si j’ai plus de chèvres après je suis obligé d’aller vendre plus loin. Et je n’ai pas envie de faire des kilomètres.
Ici on est très bien. Ca me permet d’être beaucoup chez moi. Pas trop sur la route.

Quotidien. Quand on a des chèvres ça prend du temps. Je trais deux fois par jour : matin et soir. Ca va assez vite : 3/4 d’heure le matin, 3/4 d’heure le soir. Ce qui prend le plus de temps quand on fait comme moi, qu’on élève les chèvres complètement dehors, c’est de les surveiller et de les déplacer.
Elles sont dehors presque toute l’année – sauf la nuit, bien sûr. Elles peuvent très facilement s’échapper pour aller manger ailleurs.
Je leur donne à manger la matin, je passe quand même une heure. Je leur donne des céréales, du foin quand c’est la saison. Je vais couper de l’herbe tous les jours. Il faut compter trois quart d’heure le travail autour des animaux : les mettre au champ, changer la clôture…La matinée est à peu près passée. Et il y a quand même la fabrication du fromage. Et aussi les marchés à faire. Quand je fais le marché, je décale. Je mets les chèvres au champ en rentrant du marché. Mais je les trais avant d’aller au marché.

La semaine est bien occupée. Et c’est 7 jours sur 7 ! Il n’y a pas d’interruption..
Ce n’est pas l’usine. J’ai le temps d’aller mettre un casier à la côte pour pêcher…
Là ça fait trois jours qu’elles sont sur la prairie. Au bout d’un moment ça ne leur plaît plus trop. Les chèvres ce n’est pas comme les moutons. Elles se lèvent sur les pattes arrière, et puis elles passent par-dessus la clôture ! Quand il y en a une qui s’y met, tout le monde s’en va. Des fois on me téléphone…je n’aime pas trop quand on me téléphone. En général c’est qu’elles sont arrivées près des maisons. Mais elles m’obéissent. Si je les vois à 2 ou 300 mètres, je les appelle, elles viennent.
Je fais tout à la main. Je fais la traite à la main.Quand on a plus de chèvres, il faut monter une machine à traire, ça entraine d’autres investissements, que je n’avais pas envie de faire. Les gens viennent aussi à la maison. Je vends pas mal aux restaurants pendant la saison. Ca me suffit. Après c’est plus de boulot…

Les terres. Moi je ne cultive pas. Toute l’herbe qu’on voit, c’est de la végétation naturelle. Je déplace ma clôture tous les deux jours, tous les deux ou trois jours. J’ai essayé de trouver des terrains pour la période moins belle qui soient à l’abri du vent.
J’ai aussi des terrains en bord de mer. Je reste sur un rayon de moins de 500 mètres de chez moi.
Je ramasse du foin pour l’hiver, j’essaie d’avoir le moins de travail du sol possible.
Je laisse l’herbe pousser. Il y a pas mal de terrains ici où je fais du foin une fois par an.
Je n’ai aucune propriété. A part la maison. J’emprunte. Ici c’est un peu spécial : la commune n’a pas été remembrée. On se retrouve avec un parcellaire tout petit. Quand je dis petit, c’est 200/300 m2. Des parcelles avec une multitude de propriétaires – qui ne cultivent plus. Qui ont laissé ça depuis longtemps. C’est ce qui fait aussi que c’est difficile d’avoir un bail pour cultiver. Je n’ai pas de bail. Et je ne paie pas non plus de fermage. Ni d’impôt foncier. J’entretiens. Au début c’était un arrangement avec les propriétaires : j’entretenais. Et si un jour ils veulent vendre, ils n’ont pas de contrainte. Je sais toujours chez qui je suis. Je ne veux pas qu’on pense que je m’approprie quoi que ce soit.
Ici, 10 ans après la centrale il y avait surtout des ronces. J’ai défriché des terrains. Avec les gens du village on a aussi défriché les chemins, pour accéder. Il y avait plein de chemins qui étaient complètement bouchés. Maintenant c’est la commune qui s’en occupe.

Marin paysans. Autrefois ici c’était très caractéristique des bords de côte : les paysans étaient marins-paysans. Ils avaient un petit élevage : une vache pour les plus riches, un cochon, un grand champ pour cultiver des pommes de terre et un peu de légumes. Le mari avait un bateau, ou il était matelot sur un bateau de mars à octobre. C’était de toutes petites exploitations.
Après la guerre la pêche s’est développée. On a mis des moteurs sur les bateaux. Il y avait encore de la langouste ici. La pêche payait beaucoup plus que l’agriculture. Et les gens sont partis vers la pêche en laissant tomber l’agriculture. La pêche, les militaires, et les marins de commerce. Ici on est une des communes qui a donné le plus de marins de commerce. Ce qui fait que personne n’a ressenti le besoin de remembrer. A l’inverse de la commune d’à côté, où il y avait des paysans. La terre était meilleure. Et puis il y avait une tradition de paysans. Ici tout le monde était marin.

Aujourd’hui. Des chèvres dans le coin, il n’y en avait pas. Sur la commune nous sommes deux à être paysans. En bio il y a un élevage de pies noires bretonnes, sur la commune d’à côté. Sur le site de la centrale il y a aussi une ferme équestre, ils font beaucoup de reproduction, ils ont beaucoup de poulinères. Depuis cinq ou six ans il se passe pas mal de choses, avec l’attrait des jeunes pour l’agriculture biologique.
Ici c’est des terrains qui n’ont jamais été traités. Jamais de pesticides, ni d’engrais. Ca n’empêche que moi j’aurais pu en mettre. J’ai une certification : culture bio certifiée !
Actuellement il y a pas mal de jeunes qui font des stages pour élever des chèvres. J’ai un stagiaire en ce moment. Il est en train de s’installer dans le département. Avant-hier encore j’ai vu des gens qui veulent faire des chèvres. Le problème c’est l’accès aux terres. Ce n’est pas toujours très facile. Dans des endroits comme ici c’est facile parce que personne n’en veut de ces toutes petites parcelles. Mais dès qu’on est dans un endroit remembré, c’est plus compliqué. Parce que les paysans n’ont pas trop envie de laisser la places à d’autres.

Coût.Toutes les terres ont une valeur maintenant. Alors qu’il y a quelques années elles n’en avaient plus du tout. Nous on le voit en agriculture bio : on a des colègues qui sont obligés de prêter un bout de leur exploitation pour que des maraîchers puissent s’installer. On recherche vraiment des petites surfaces : 1 ha…. Mais ça ne se trouve pas. Quand je parle de valeur, ce n’est pas la valeur de la terre, c’est la valeur monétaire. Vu les primes données par la communauté européenne. Comme ce sont des primes qui sont toutes attribuées à l’hectare. Moi quand je suis arrivé en 89, tout ce qui allait vers la baie était pratiquement abandonné. Et quand il y a eu ces fameuses primes, là on s’est réaccaparé tous ces hectares. Même s’ils ne sont pas cultivés, ça fait rentrer de l’argent. Ils font de l’herbe, ils ramassent le foin, ou ils mettent un coup de broyeur dessus. Et il y a la possibilité de faire des jachères. On fait des jachères dans ces terres-là. Résultat : on ne peut plus les donner, ça fait partie de l’économie…
Ici les terres ne sont pas primables. Donc je n’ai pas de prime, je n’ai pas d’aide. Je n’ai pas besoin d’aide. Les aides c’est toujours en contrepartie de quelque chose…

Une année. Les années ça dépend de beaucoup de choses. Toute la production de printemps, à quelque chose près, c’est pareil. C’est plus, s’il y a un été plus sec. Parce qu’ici on est quand même sur des terres séchantes, sur le bord de côte. S’il n’y a plus d’herbe, il n’y a plus de lait. Quand tu as un petit élevage ça va vite. Et quand tu as un salaire qui déjà n’est pas trop élevé, ça va vite que tu passes de pas grand chose à encore moins.
La production de fromage c’est en gros de mars à novembre. Autrement les chèvres n’ont pas de lait. A l’inverse des bovins. Il n’y a qu’une période de reproduction : août-novembre à peu près.
Les chevreaux naissent au mois de février, le nombre est variable. Une chèvre en fait un ou deux. Ca dépend comment elle est au moment de la saillie. Si l’été a été un peu trop sec et qu’elles ne sont pas en trop bon état, il n’y en a qu’un. Ca fait entre 35 et 40 chevreaux. Je vends une partie en vente directe. Et l’autre en expédition. Je l’expédie tout petit : entre 7 et 10 kilos. Il y a un volailler qui les ramasse – le reste c’est pour manger. Ca fait partie de mes revenus, c’est une part. Mes revenus sont surtout basés sur les fromages. Les chevreaux ça ne se vend pas cher. Je les élève sous la mère. Pendant qu’ils sont sous la mère, je ne fais pas de fromage.

Ce sont des chèvres alpines.Toutes celles qui ne sont pas blanches ce sont des alpines. Les blanches ce sont des saanen croisées avec des alpines. Ca s’est trouvé comme ça.
Je ne suis pas spécialement attaché à telle ou telle race. J’avais fait un stage chez un gars qui m’avait donné des chèvres. Toutes elles ont eu des petits.

Paysan. Je suis attaché à mes chèvres La chèvre c’est un animal curieux, un animal qui vient vers les gens. Je suis attaché mais je suis issu d’un milieu agricole – avec mes parents, mes grands-parents, j’ai toujours vu des animaux destinés à être consommés. Je n’ai pas d’état d’âme quand il faut tuer un chevreau. C’est dû à mes origines. J’étais dans les jupes de ma grand-mère qui tuait les poulets le vendredi pour aller au marché le samedi…
J’ai toujours été paysan. Dans l’exploitation de mes parents, on faisait maïs, tournesol. C’était une petite exploitation : une trentaine d’hectares. Quand je suis venu ici, je ne me voyais pas du tout refaire comme mes parents. J’avais compris des choses quant à ce qu’on mettait sur les terres et sur les plantes, en arrivant je me suis dit, je vais changer de technique. Je n’étais pas certifié en agriculture bio. Mais dès le départ je n’ai rien mis sur les terres. Le certificat bio existait mais on en parlait moins. Et puis quand on a goûté au bio, on ne revient pas en arrière. C’est très très rare. Pendant un temps on a dit beaucoup de chose sur les agriculteurs qui étaient passé bio, parce qu’il y avait de l’argent à toucher. C’est très minime les gens qui sont ensuite revenus en arrière. Parce que c’est quand même plus agréable de ne pas pulvériser des produits – même physiquement. La relation avec la nature n’est pas la même.

Agriculture bio ? La première chose qu’on constate quand on passe en bio, c’est le changement de la facture de produits vétérinaires. En agriculture bio on produit. En conventionnel on achète : on achète les semences, on achète l’engrais, on achète plein plein de choses pour produire pas grand chose. Quand tu es agriculteur bio, tu n’achètes rien : tu produis ce dont tu as besoin pour tes animaux : c’est toi qui produis ton herbe, ce n’est pas l’engrais que tu as mis. Tu es un paysan comme ce qu’on appelait un paysan autrefois.
Mais on ne peut pas parler de retour au bio, c’est marginal. La bio ça date des années 20. Dans certaines régions, sur des régions comme la Beauce, on commençait déjà à faire des amendements, à amener des sulfates, des potasses…Au niveau des animaux, il commençait à y avoir pas mal de produits chimiques. Ca a augmenté après la seconde guerre.
Ces dernières années les consommateurs on perdu confiance dans la sécurité alimentaire suite à l’histoire de la vache folle. On a découvert pas mal de choses à ce moment-là. Et puis la jeune génération se pose des questions sur l’environnement, plus que nous nous en posions au même âge. Ils entendent parler des problèmes de la planète, de la pollution, des pesticides. Mais l’agriculture bio, c’est 2% On est vraiment ultra minoritaires. Dans les écoles d’agriculture, on commence un peu à en parler, mais ce n’est pas toujours bien vu. On reste dans l’ensemble dans une perspective très productiviste. Dans l’agriculture bio, quelles que soient les positions de chacun, la taille de l’exploitation, on a au moins des fondements sur quoi on est d’accord. On a le même cahier des charges. Celui qui est dans la Beauce et fait 500 ha de céréales, il a le même cahier des charges que moi ici. Après il y a des courants qui visent à développer telle ou telle agriculture bio. Moi je suis sur une agriculture de proximité, sur la vente locale, des choses comme ça. Avec les problèmes de transport, de pollution, je trouve qu’on devrait revenir à une agriculture de proximité. Organiser une distribution sur des circuits courts.Il y en a qui mélangent l’environnement et le côté économique, ça dépend aussi de l’historique de l’exploitation. Si mes parents avaient eu une exploitation de 300 hectares, je ne sais pas si je penserais comme je pense maintenant…
Dans l’agriculture traditionnelle, il y a beau y avoir de gros tracteurs, du gros matériel, les gens travaillent de plus en plus. Dans des conditions de plus en plus dures .Je trouve ça inadmissible. Pour que les choses changent il faut des décisions politiques.

Développement durable, oui, mais on a tellement mis de choses dans cette expression, on ne sait plus très bien ce que ça veut dire. La politique continue de privilégier la production, la balance commerciale qui est compensée par l’agro-alimentaire. En période électorale il y a des candidats de gauche qui disent qu’ils soutiendront l’agriculture biologique. Je le crois, mais soutenir il faudrait savoir ce que ça signifie exactement. Si on passe de 2 à 5%, évidemment on sera deux fois plus nombreux, on aura deux fois plus de surface, mais ça ne changera pas le fonctionnement général.

Manger. Je pense que les gens ont perdu le sens de l’alimentation. C’est quelquer chose dont on parle et qui est aussi vite oublié. Avec le pouvoir de la grande distribution. On a très peur des grandes crises agricoles, mais on a tout repris comme avant. En pire. La grande distribution distribue partout maintenant, on l’a bien vu avec la grippe aviaire. On a du mal à imaginer qu’ici soient vendues des volailles du Vietnam, alors qu’on est en pleine région de production de volaille…
On est obligés de constater une chose, les économistes le disent : le budget consacré à l’alimentation diminue de plus en plus. Il diminue parce qu’on baisse les prix. Et nous, agriculteurs bio, on ne peut pas baisser les prix. Ou il faut compenser par des subventions. A partir de ce moment-là on est dans une autre logique…
On a réussi à faire passer dans la tête des gens que la sécurité alimentaire c’était l’hygiène bactérienne. Il n’y a pas que les bactéries dans l’hygiène. Il y a tous ce qui est mis dans les aliments qui n’est pas bactérien, les conservateurs… Une grande partie des cancérologues depuis quelques années mettent en cause le mode de production alimentaire. Et puis il y a cette course à la consommation – on ne mange plus, on se bourre. S’il n’y avait pas eu la vache folle, on serait encore à 1/2 pour cent de bio.

La viande. Ici on ne mange pas trop de viande. On mange du chevreau. C’est vrai qu’en venant à la bio au bout d’un moment se pose la question de la viande. On finit par se dire que c’est plus logique de manger des légumes. Même sans être végétarien. Manger des légumes accompagnés de viande et non pas de la viande accompagnée de légumes… Les légumes, si j’ai le temps de bien faire mon jardin, je mange les miens. Sinon de toutes façons je vais au marché deux fois par semaine… Le reste j’achète à la cop bio.

Si c’était à refaire ? je ferais pareil. Peut-être plus berger. En itinérance avec un troupeau de chèvres. J’aime bien garder les chèvres. Je vais avec elles au bord de la côte, j’aime les regarder. A la différence des moutons ou des bovins, les chèvres cueillent. Quand elles en ont marre de manger tel truc, elles vont manger autre chose…Je referais le même système . Avec un troupeau un peu plus important. Cela aurait été intéressant de faire d’autres variétés de fromages. Je suis limité à cause de leur production de lait. J’aurais bien voulu faire de la tomme. C’est un produit qui est un peu plus difficile à faire, un peu plus intéressant à travailler. Pour faire une tomme il faut 15 ou 20 litres de lait – moi je ne peux pas. Je n’ai pas assez de production. Si je fais de la tomme, je ne fais pas d’autres fromages .

Autrement ici, ce qui me manque le plus par rapport à quand on est arrivés, c’est qu’il n’y a plus personne dans le village. On était une centaine, maintenant on doit être une trentaine à peu près l’hiver. Ce n’est plus la même dynamique. Des gens plus âgés qui sont morts. Agés ou pas tellement âgés – les gens se retrouvaient à la retraite relativement jeunes. Ils continuaient. La deuxième année que j’étais là, un paysan a eu un problème d’infarctus, on m’a demandé si je ne voulais pas charruer non pas les jardins, mais les champs. Ici les gens dans leurs champs ils mettent des pommes de terre, des oignons et des échalottes. Et au début, la première fois que j’ai fait ça, j’ai charrué 27 jardins. Actuellement j’en charrue deux. Les maisons sont vendues bien sûr mais personne n’a repris. Je n’ai pas de bail. Je suis dans la tolérance. Sauf que maintenant, la tolérance, avec la pression immobilière…Ici ce n’est pas constructible, mais on ne sait jamais. Avant la question ne se posait pas. Il n’y avait pas un terrain à construire, les maisons étaient abandonnées dans le village, on ne se posait pas la question de la terre. C’était complètement différent.

Tissu social. Tout dépend de la volonté politique. S’il y avait la volonté de la collectivité publique de faire des choses…sans tout défricher, mais au moins de développer un peu quelque chose, ce serait possible… Ce qui me manque le plus c’est qu’il n’y ait pas du tout de dynamique dans le secteur. Il y a 15 ans il y avait quand même plus de monde…je ne parle pas de l’été, je parle des périodes d’hiver. Au marché les gens te parlaient. Beaucoup étaient orginaires du milieu paysan. Ils s’intéressaient, il y avait des échanges, des discussions. La relation vendeur/consommateur n’était pas la même. D’ailleurs ce n’étaient pas des consommateurs, je n’employais jamais ce mot-là. Les gens causaient. Ils se mettaient très vite à raconter…il y avait une espèce de tissu…ça a changé. Les gens qui sont là maintenant sont là pour un mois. On est dans une relation de bonjour/bonsoir. Il y a toujours des gens avec qui on accroche, c’est vrai. Pour ceux qui sont de ma génération – entre 55 et 65 –je suis marginal…ce que je fais c’est très bien…c’est sympa. C’est une génération qui aime bien les marginaux, le côté un peu folklo. « Il fait des bons fromages….mais bon on ne peut pas en vivre de ça… » ; Cette génération là, qui est beaucoup allée à l’usine, en artisanat, ou dans le commerce, ou les bureaux, ou la banque – n’a pas grand chose à dire souvent.
Les gamins venaient ici traire les chèvres. Pendant les deux mois d’été il y avait plein de monde. Les parents laissaient les gamins…Aujourd’hui ça n’intéresse plus beaucoup les gens ce côté-là. On est plus sur le côté surf… Je ne vais pas transformer la ferme en zoo, ni en musée…Les choses ont changé, les vacanciers ont changé, les gamins ont changé…Cet hiver, j’en ai vu, les parents étaient venu voir les chevreaux avec les gamins. Au bout d’un quart d’heure un gamin a sorti son jeu video. Tant mieux pour eux. Mais il y a quand même une coupure avec la nature qui m’inquiète.
D’un autre côté il y a aussi des jeunes qui veulent s’installer. Des gens qui viennent me voir. Ils ont 20 ans, 25 ans. Il y a toujours eu des gens comme ça, il y en aura toujours. Mais quand on est ultra minoritaires, qu’on est trop dispersés, ça devient difficile, le social devient difficile. C’est dommage.

Vacances ? Quand je pars, je pars seul. Ma copine s’occupe des chèvres. C’est très rare qu’on parte tous les deux. Le seul moment où on peut se faire remplacer, c’est l’hiver. Tu ne peux pas demander aux gens de traire à main, de faire des fromages….L’hiver, quand il n’y a pas de lait, pas de fromage, il y a juste à donner à manger. On peut les laisser huit jours dans le bâtiment, ce n’est pas un problème. Mais pas beaucoup plus, au bout de 8 ou 10 jours il peut se passer des choses. C’est une période où elles sont en pleine gestation. Il faut surveiller…
Ce qui me manque le plus ? J’aimerais bien aller un peu au soleil l’été. Ca fait 17 ans que ça ne m’est pas arrivé !
Autrement ça va très bien. Je n’ai pas besoin de prendre des vacances. On n’est pas trop stressé ici. Et puis, c’est nous qui avons décidé d’élever des chèvres, de venir ici. On n’a pas hérité d’une exploitation. Tout est notre choix. Je suis tout-à-fait d’accord avec ce que je fais.
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Devenir facteur

J’ai donné la parole à deux facteurs de mon village qui ont souhaité participer ensemble à la conversation. M. est toujours en exercice ; L. a pris sa retraite depuis quelques années.

M : Ce métier, je ne savais pas du tout ce que c’était : j’étais secrétaire comptable avant. Je préparais un autre concours, j’ai vu une annonce dans le journal. J’étais en congé parental, je me suis dit, tiens ce serait bien, je ne travaillerais que le matin, l’après-midi je serais avec mes enfants. Au départ c’est pour ça. Mais bon, je ne m’attendais pas à ça. Je pensais que c’était moins fatigant. Tu es quand même moins fatigué quand tu fais ta journée de huit heures dans un bureau. Je peux comparer parce que j’ai fait les deux. Ceci dit, tu as des avantages aussi en tant que facteur. Autrement je ne serais pas restée ! Tu as des contacts avec les gens.

A Paris


J’ai passé le concours parce que je ne savais pas qu’on pouvait être auxilliaire à la poste! J’ai passé le concours puis je suis allée à Paris. Apprendre mon métier.Tous les titulaires commençaient par aller à Paris pendant… ça dépendait. Selon la situation familiale.

Donc tu es dans un bureau à Paris. Tu commences par accompagner un autre facteur. On t’explique.Tu restes à Paris environ un an. Si ça se passe bien, tu te fais titulariser. Après tu fais tes fiches de vœux. J’ai eu de la chance, il y en a un qui est parti à la retraite ici. J’ai été mutée juste à côté de l’endroit où j’habite.

Je me plaisais à Paris.Je rentrais tous les weekends. Il y avait les enfants. Le deuxième avait deux ans quand je suis partie. On l’a envoyé à l’école. La première fois que je suis rentrée, il ne me regardait plus.

L : Ca n’a pas dû être facile pour toi ?

M : Non ce n’était pas facile. Maintenant les gens quand il s’agit de partir, ils disent « nous on a nos enfants… » bon… Je n’étais pas la seule dans mon cas… Je ne regrette pas.

On finissait le vendredi midi, je reprenais le train le dimanche soir. Le train de nuit. J’arrivais juste pour aller au boulot. J’avais de la chance, mon boulot était à côté de Montparnasse.
J’étais en foyer. A Montrouge.

L : Moi je devais passer le concours aussi, mais il fallait aller à Paris. Ca ne me disait rien. Alors comme j’avais déjà une demi-retraite de la marine… J’ai suivi des cours. Cinq ou six leçons le soir. Après il y avait un examen. On a été reçus. Je reçois le papier qui dit « vous êtes reçu. Vous serez titularisé à condition d’aller dans la région parisienne. Ou à Strasbourg ». Ils auraient dû me le dire avant, dire les conditions…



Affectation


Je suis revenue ici au bout d’un an.J’avais 35 ans. J’étais prioritaire parce que j’avais mes trois enfants. C’est là que j’ai connu L. On a travaillé ensemble pendant 15 ans. L. était déjà là.

L : Moi j’étais là depuis 68.

M :Il y avait six facteurs à la poste ici. Six et un rouleur.

La tournée

L: Quand j’ai pris, moi, en 68, on étaient huit. Et il n’y avait pas de voiture à l’époque. On faisait tout à pieds ou en mobylette. En mobylette pour la campagne. Les voitures sont venues en 72. En mobylette ou à vélo.

M : Moi je fais toujours à vélo. Ca ne me gêne pas de faire du vélo, je trouve ça très agréable. Mais beaucoup préfèrent être en voiture. Tu n’as pas le même contact si tu fais ta tournée en voiture. A vélo tu croises beaucoup plus de gens.

L : Actuellement le contact a disparu.Je vois les facteurs comment ils sont maintenant. Nous on restait, même trop longtemps. Je restais discuter.

M : Moi pour ma tournée, j’ai beaucoup de retraités. Tu vois la porte qui s’ouvre. Il y en a qui me guettent !

L : Dans le temps il y avait les mandats. Vous rentriez dans la maison. Il fallait donner de l’argent. On discutait en même temps. Des mandats il n’y en a plus maintenant. Il faut aller au bureau. J’ai vu avoir 25 mandats par tournée. Partir avec 25 mandats. C’était quand même plus dur que maintenant, non ?

M :J’en ai un petit peu à la maison de retraite. Des petits mandats. Je les laisse au secrétatiat. Ce sont des petites sommes.
Et puis j’ai la résidence des personnes âgées aussi. Moi j’aime assez ce contact avec les gens.

L : Toi c’est différent, tu es déjà un peu plus âgée, disons.J’ai discuté avec des gens. Ils disent que le facteur, on ne le voit presque plus. Quand je pense comment on restait des fois !Tout d’un coup on demandait l’heure… J’aimais bien discuter. Quelquefois on m’a fait la réflexion…. Les gens me disaient : - Mais ton remplaçant, il est une demi-heure avant toi… Alors je répondais : Moi ça fait 25 minutes que je discute avec toi… J’aimais ça, moi, c’est sûr.

M : A partir du moment où le courrier est distribué, pour l’administration le reste n’a pas beaucoup d’importance. Du moment que tu n’as pas de réclamations. Moi j’essaye de trier rapidement. Au bout d’un moment tu as une certaine cadence, donc tu pars assez vite. Et c’est vrai que les gens t’attendent. Il y a des gens finalement qui ne voient que toi.
Je vais chez une grand-mère, elle me dit :je ne vois que toi. Elle ne sort pas de chez elle. Je lui apporte et je lui emporte son courrier.

L : Des nouvelles de décès souvent on nous demandait.

M : Ca par contre je ne donne jamais.

L :Parfois je me suis fait avoir. Deux ou trois fois.

M : Tandis que moi je ne dis rien. Même si je sais, je ne dis rien. Je préfère.

L : Une fois quelqu’un me dit qu’une personne était décédée. En fait elle était bien vivante, la personne. c’est lui qui se trompait. Il avait mal compris. Moi je vais plus loin, on me dit, alors quoi de neuf ? Je raconte que madame Machin était décédée. Ils ont téléphoné au mari. Alors là j’aurais mieux fait de me taire…

Organisation

M : On démarre à 7h10, le tri général. Le courrier arrive dans des containers. Le tri général dure une demi-heure, puis tu classes ta tournée suivant ton itinéraire. Maintenant il y a une partie du courrier qui arrive triée par tournée. En principe, plus tard, en 2009, tout devrait arrivé trié dans l’ordre de la tournée. le tri préalable par tournée, qu’est-ce-que c’est ? C’est encore une suppression de personnel...

L :Ca fait gagner du temps.

M : Oui, tu gagnes du temps, et tu as plus de courrier à distribuer. Tout ça est dû aux normes européennes. Le tri se fait mécaniquement. Pour le moment ici il n’y a qu’une petite partie qui est triée.Tu as quand même un plan déjà défini. Moi je fais parfois des petits écarts mais j’ai un plan.
On va te demander plus en distribution. Je ne sais pas si j’aurais fait ce métier aujourd’hui. Supprimer du personnel, toujours. Pour eux c’est la rentabilité.


L : Avant on finissait vers 13h30 la tournée. A la campagne surtout, ils attendent le journal. Pour les avis de décès. Une personne m’avait dit, pourquoi tu n’inverses pas ? On arrivait toujours chez elle vers 13h, 13h30. Elle aurait voulu qu’on commence par chez elle. Le départ et l’arrivée n’étaient pas loin. Mais tu ne peux pas inverser ta tournée.

M : Quand tout est classé, tu pars. Moi je n’emmène pas tout mon courrier, je fais des dépôts. J’ai deux dépôts.Un facteur qui vient en voiture m’amène mon courrier aux dépôts. Comme ça je le prends là-bas. Et puis je continue ma tournée. Quand tu as des recommandés, des collissimo, tu vas voir les gens. Il y a une autre tournée qui ne fait que les paquets. Il n’y a pas très longtemps que c’est comme ça.

Aujourd’hui


A la poste maintenant, les services sont séparés. Il y a la banque postale et la distribution. La banque est à part. Ce qu’ils veulent, c’est séparer complètement. Je ne sais pas si c’est bien. Ils veulent que le courrier soit distribué le plus rapidement possible. Ce qui les intéresse, ce sont surtout les gros clients : La Redoute et tout ça. Les cartes postales, les cartes de vœux, tout ça ça a baissé. C’est normal, c’est une évolution du métier. Est-ce que c’est bien ou mal, je n’en sais rien. Aujourd’hui ce sont plutôt les pubs … Les pub, c’est fou ce qu’il y en a. Tu as quand même du courrier mais moins. Il y a le service chronopost, qui est privé. Quand ils distribuent leurs chronopost, ils ne restent pas traîner chez les gens. S’il n’y a personne, ça revient au bureau de poste, c’est aux gens de venir chercher.


Recrutement ?


Ca a beaucoup changé. Tu n’as plus de concours à la poste. Tu n’as pratiquement plus de fonctionnaires. Nous on est quand même cinq. Mais tout ceux qui viennent maintenant sont des contractuels, des gens qui sont pris d’abord pour distribuer les pubs. Ca marche par ancienneté.Si on n’a plus besoin d’eux on les renvoie. Puis on les rappelle. Quand ils ont fait les pub pendant un certain temps, ils peuvent passer à la distribution si on a besoin d’eux. Les contractuels ne passent pas par Paris… Maintenant de toutes façons c’est terminé : on ne va plus à Paris. On fait comme si le métier de facteur n’exigeait aucun savoir faire particulier. Tout le monde peut distribuer le courrier.

Aujourd’hui le recrutement n’est plus le même. On va embaucher quelqu’un parce qu’il y a un besoin sur une tournée quinze jours, trois semaines. Donc on va faire un contrat comme çà. Après, bon, il va rester à la maison pendant un certain temps, à lui de se débrouiller. Si c’est un jeune qui est motivé, il va chercher autre chose.Il va peut-être être rappelé. Il va faire des remplacements sur plusieurs bureaux. Et finalement il va peut-être avoir un poste. Mais ce n’est pas évident. Finalement ces gens là, ils ne sont pas formés. C’est à toi de les former. Ce n’est pas tout-à-fait normal non plus. Il aurait fallu au départ qu’ils aient une formation . Tu imagines, on te met là, devant un casier de tri, tu n’y connais rien…Ceux qui embauchent ne semblent faire aucun différence entre celui qui sait faire son métier et celui qui débarque.

Pour une maladie, si c’est un jour, on ne remplace pas. Le travail n’est pas fait. Ca peut arriver que le courrier ne soit pas délivré parce qu’il y a un malade. C’est une tournée à découvert. On appelle ça « à découvert ».

Il y a toujours une personne qui est tournante. Mais c’est pour les congés. C’est prévu, son planning est fait pour les congés. Il y en a un autre qui fait les RTT, le planning est prévu aussi. Si jamais il y a un malade, on peut te rappeler.

L. : C’était laborieux à une certaine époque… quand un facteur tombait malade, ne pouvait pas venir… En été encore on trouvait, des vacanciers, des jeunes, il fallait les instruire un petit peu. Moi comme je connaissais bien toutes les tournées… il n’y en avait pas beaucoup qui connaissaient toutes les tournées… C’est moi toujours qu’on appelait… Au bout de deux ou trois jours je disais, je veux bien donner un coup de main à un jeune qui arrive. Mais il fallait rester une demi-heure de plus minimum. On a sa propre tournée à faire aussi…c’est vrai j’ai vu discuter là-dessus, quoi. Comme je n’étais pas titulaire, le receveur pouvait me faire faire deux tournées… et encore les gens trouvaient à redire. On finissait à je ne sais pas quelle heure… mais je pense que les gens ne se rendent pas compte… Deux tournées ça fait beaucoup. Deux tournées en vélomoteur.

En équipe



L : Tout en faisant le tri on racontait des petites histoires…

M : Ce n’est plus du tout la même ambiance. Souvent ceux qui sont là ponctuellement c’est « le plus vite je pars, le plus vite je rentre chez moi… » Il faut voir aussi que toi tu ne peux pas aller aussi rapidement. Parce qu’il faut quand même tenir dans le temps. Moi je ne peux pas me permettre de foncer comme une dingue. J’ai mon rythme.

Mais bon il n’y a plus de concours. Il y a une fille qui était contrôleur et qui maintenant est avec nous. Elle ne se plaisait plus au guichet. Elle a demandé à changer. Il y a un garçon qui était mécano à la poste à Paris. Ceux-là, ils ont quand même gardé leur grade.

L : La retraite ça fait à peu près la moitié de ce que tu gagnes en activité : 50%. Si tu es titulaire, tu auras 80%. Moi comme j’ai la retraite de la marine, ça va.

Discrétion


M. Je ne suis pas très observatrice. Il y a certaines personnes qui vont remarquer : « tiens, telle maison, tel truc a changé… » Tandis que moi, non. Je discute avec les gens. Mais te dire comment ceci, comment cela, là je ne fais vraiment pas attention.Tu peux me demander comment c’est chez untel, je ne pourrai pas te le dire.

Une fois j’avais un carnet de chèques à donner à une personne, je l’ai donné à la fille, je n’ai pas le droit, mais je connaissais bien. Ensuite, je vois la mère, elle me dit : « tu as bien fait.Tu as vu que j’allais être grand-mère ? » J’ai dit non. J’avais discuté avec la fille, je n’avais rien remarqué. Non, je ne regarde pas – franchement.

Les gens dans l’ensemble sont sympa, je trouve, avec les facteurs. C’est-à-dire que je les connais seulement un peu. Juste ce qu’il faut! Je n’habite pas sur mon lieu de travail. C’est vrai que tu finis par te faire une idée des gens d’après le courrier que tu leur distribues!

En ville, c’est différent. A Paris, je ne connaissais personne. C’est totalement différent. Tu as des concierges, tout ça.


Les histoires…


L : Quelquefois c’est délicat. Un coup j’avais moi-aussi un carnet de chèques, pour une jeune fille. Elle n’était pas à la maison. Sa mère me dit : « Donnez, ma fille va rentrer à midi.» Je lui aurais peut-être donné, mais il y avait un accusé de réception. L’accusé de réception retournait à la banque. Alors j’ai dit non. Elle n’a pas compris ça. Vous vous rendez compte : si la signature n’est pas conforme, que ça retourne à la banque, qu’ils font une vérification. Un carnet de chèques simple, d’accord, j’aurais fait. Si c’était juste la signature. Mais avec un acccusé de réception…


M. Aujourd’hui ce sont les pubs qui sont prioritaires. Ces grosses boîtes, c’est un enjeu. C’est un enjeu financier. Il faut que ce soit distribué.

L : Dans le temps aussi les personnes âgées percevaient leurs mandats en liquide. Ca arrivait que ces personnes âgées soient à l’hôpital, laissant le fils ou la fille à la maison. Normalement tu ne donnes pas. Mais parfois tu connais bien la personne : « Ah si tu peux me donner, je lui remettrai quand elle va rentrer de l’hôpital », et patati et patata. Et si l’hôpital réclamait la pension ? C’est arrivé une fois à un facteur qui faisait des remplacements pas loin d’ici. Il a donné à la nièce et, manque de chance, la dame est resté longtemps hospitalisée. L’hôpital a demandé où était passé sa pension. Par recoupement on a su que c’était le facteur qui donnait ça à la nièce. La nièce, elle avait gardé l’argent pour elle. Alors pour le facteur, ça a été la tuile….

Personnes âgées

Ici les personnes âgées attendent qu’on s’intéresse à elles. Je vois, à la Résidence, par exemple. Elles t’appellent parce que le courrier est intercepté par leurs enfants. Je trouve un petit mot pour passer voir untel. Ils me demandent des petites choses, ça leur donne l’impression qu’ils existent : « tu peux me commander ceci, tu peux me dire ceci ». Je ne connais pas leur histoire, mais il y a ce lien avec eux. A midi il faut que je leur dise bonjour. C’est un peu comme des enfants, si tu dis bonjour à l’un, il faut dire bonjour à l’autre. Je ne suis pas obligée d’aller les voir. Des fois ça m’arrive d’aller dans la salle à manger - si j’ai un carnet de chèques, ou quelque chose comme ça. Ils sont contents, ils ont des choses à me dire, je prends mon temps. Parce que je crois que j’ai un peu pitié d’eux aussi – c’est surtout ça. Moi je trouve que quand on est vieux…

Sur la route

Le moment où je suis le mieux, c’est sur ma tournée. Sur ma tournée je suis bien, c’est clair. Je suis dans mon élément. Je suis bien quand je suis à l’extérieur, quand j’ai quitté le bureau.

L : A l’intérieur on discutait quand même, avec les facteurs, les collègues… on racontait nos petits machins : c’était bien.

Au guichet


M : Le guichet c’est différent. C’était un autre concours à l’époque. Maintenant il y a des remplaçants qui font les deux. Au guichet tu n’as plus de concours non plus. Au guichet, c’est la vente. Elles ont du chiffre à faire. Je ne sais pas si elles n’ont pas un pourcentage de vente à faire.J’ai une collègue, elle était au guichet. Elle a changé pour la distribution. Ca l’énervait d’avoir tout le temps quelqu’un derrière, une pression pour vendre. A la distribution elle se plaît. Sinon elles sont obligées de proposer : un prêt à poster, des enveloppes comme-ci… Moi je trouve ça un peu… Encore ici ça va. Mais il paraît que dans les gros bureaux… ça viendra ici aussi. Moi je n’aurais pas pu faire…du commerce…

Prévisions

Il y a des agences qui ont fermé. Ce sont surtout des guichets qui ont fermé. Il n’y a plus de receveur ici. Il est parti. Pour l’argent c’est au bureau principal.

Au service général aussi il y a des suppressions de postes. Tout est informatisé. Tout ça c’est centralisé je ne sais pas où. La distribution pour le moment c’est toujours ici mais à plus ou moins brève échéance ce sera là-bas aussi, je pense.
Des facteurs je pense qu’il y en aura toujours.

L : La poste ici a été construite en 69-70. Avant il y avait un bureau rue Laënnec, là où il y a eu l’imprimerie ensuite. Heureusement qu’il y a ue la construction. Sinon on partait.

M : De toutes façons ça va encore changer. Pour les tournées, comme il y a plus de courrier en fin de semaine – les grosses boîtes savent que les gens ont du temps le weekend pour regarder leurs offres, elles envoient plutôt en fin de semaine - ils mettent une autre personne seulement pour la fin de la semaine.

Il y aura des facteurs qualité, facteurs ceci, facteurs cela…une nouvelle hiérarchie. Ca va être assez difficile de travailler en équipe parce que chacun a sa manière de travailler : celui qui est rapide, celui qui est minutieux. On ne peux pas demander de changer.

En plus ceux qui organisent, ce sont des gens qui n’ont jamais fait de distribution. Ils ne connaissent rien. A la limite celui qui a commencé par la base et qui grimpe, il peut se rendre compte…

Les vélos


C’est comme pour les vélos. Mon vélo à moi est très léger. Là ils sortent des nouveaux vélos, vachement lourds, avec frein à disque…
Le vélo me sert surtout à transporter mon courrier. Je le pousse, donc moi je préfère un vélo léger.

L : Moi au départ, de 68 à 72, j’ai fait pendant 4 ans ma tournée à vélomoteur. C’était à ma charge, tout : essence, réparations. Je n’avais rien du tout. Normalement j’aurais dû faire ma tournée à vélo. Ca faisait quand même 35 km tous les jours. Quand on ne crevait pas en route encore ! Oh quel désastre quand vous crevez ! J’ai vu crever en pleine campagne. La roue arrière en plus. Là, c’est la catastrophe. On ne sait plus comment faire. J’ai vu crever au phare du Millet. J’avais trouvé un copain pour me dépanner, je me rappelle… Et puis c’est beaucoup 20 minutes, une demi-heure pour réparer : tu perds toute ta journée. Fallait trouver le trou, trouver de l’eau pour mettre un machin et tout…

M : Maintenant c’est quand même différent : tu as le garagiste qui vient tout de suite. Ils ont un contrat avec une boîte en dehors de la Poste. Avant il y avait un garage PTT. Moi à mon avis tout va être privatisé. Tu sais, une fois que les derniers fonctionnaires seront partis… C’est l’esprit du privé, déjà.Maintenant qu’il n’y a plus de concours, si tu veux rentrer à la Poste tu peux t’inscrire. Ca dépend si tu connais le receveur…Il y a des gens qui ont quand même des CDI mais ce n’est plus la fonction publique. Les derniers concours datent de, je ne sais pas moi – peut-être 5 ans. Ils sont contractuels . Ils n’ont plus les avantages qu’on avait.
Afficher article  Marylou, auxilliaire de vie


C’est très difficile à raconter. Je fais des gardes de nuit à domicile. Je dors chez les personnes. Ce sont des personnes qui ne peuvent pas rester seules la nuit. Ca peut être des personnes très différentes. Des situations différentes. Des personnes qui ont juste besoin d’une présence. Ou des personnes très agitées, qui n’arrivent pas à trouver le sommeil, qui confondent le jour et la nuit, auprès desquelles on ne peut pas vraiment dormir.

Ce que j’apprécie le plus c’est le matin, rentrée à la maison, prendre un petit café avant de repartir au travail.

Les maisons où je fais le ménage aussi sont très différentes. Quelquefois je trouve un petit papier où il y a des instructions. Quelquefois j’arrange à mon idée, quelquefois ce n’est pas possible de s’en tenir au papier : soit que je n’ai pas le temps de tout faire. Ou bien pour certaines tâches : faire les carreaux… Faire les carreaux s’il pleut… je ne les fais pas. Il y a des jours aussi où j’ai envie de faire autre chose. Ca m’arrive de changer. Si je vois que c’est important, bon je fais. Mais parfois j’attends. Ca dépend aussi des maisons. Il y en a où on vous laisse tranquille. D’autres qui ont une organisation presque militaire.

Chaque maison est importante. Une vieille maison – c’est ma préférée : parce qu’elle est ancienne. Elle a toute une vie. C’est comme un patrimoine. J’ai l’impression de le maintenir en vie. Comme si c’était une personne. Elle est plus que centenaire. Je l’aide à vivre en fin de compte. Plus longtemps. Dans d’autres maisons c’est du carrelage blanc, du moderne. C’est aussi beaucoup de produits d’entretien parfois. J’essaie toujours d’éviter au maximum les produits. Je suis satisfaite quand ce sont des produits naturels…

Souvent les maisons ont été quittées le matin pour aller travailler. Je trouve les chaussures dans des positions qui sont tout-à-fait marrantes. J’ai quelquefois envie de faire des photos … On me dit : «on sait que tu es venue, les chaussures sont rangées.» Dans une maison j’ai aussi un chien qui déménage les chaussures dès que ses patrons sont partis. Les chaussons, les chaussures, je les retrouve un peu partout, souvent c’est ce qui traine chez les gens, elles sont là, il faut les remettre au pas…

J’aime bien de temps en temps avoir les gens à la maison. Mais c’est rare. En général il n’y a personne. Il y a des personnes chez qui je travaille depuis très longtemps, ils m’appellent « La fée du Logis » ! Chez eux c’est la maison des grandes jambes, je dois prendre les pantalons en trois pour les repasser.
J’ai vu grandir les enfants.

Quand j’ai commencé le ménage, on me demandait si je savais repasser. Evidemment je sais repasser, mais je n’ai jamais appris, j’avais horreur de ça. Et, la crainte de ne pas avoir un emploi : je n’ai pas dit que je n’aimais pas ça. Eh bien j’y ai pris goût. C’est peut-être ce que je préfère maintenant. On a l’esprit libre. J’ai une employeuse qui me fait repasser les mouchoirs en tissu. Il y a parfois trente mouchoirs. Ce n’est pas si facile à repasser un mouchoir. Je ne les pliais pas assez. Son mari ne les sentait pas dans sa poche, ça manquait d’épaisseur. Elle m’a montré comment elle faisait. Maintenant je les repasse exactement comme elle.

La poussière, avoir affaire à la poussière… Je me vois bien dire à l’employeur « j’ai horreur de la poussière ! »

J’ai fait des ménages chez un journaliste. Il me faisait la lecture. Je repassais ses chemises. Et il me lisait tout le temps le journal. J’aimais bien ça. Et puis il avait aussi la passion de la musique. Il me faisait écouter de la musique.

Moi ce qui me choque, ce sont les personnes qui n’entretiennent pas du tout leur maison. J’ai une famille comme ça. Elle vit comme ça. C’est leur façon de vivre et je la respecte. Seulement je me protège, je mets des gants.

Il y a des personnes qui achètent tout le temps le dernier matériel. Que ce soit pour le café, le jus de fruits. En même temps je découvre des choses. C’est comme ça que je me suis acheté une machine pour faire mon pain moi-même.

Il y a des familles avec qui je discute. Et d’autres, ils ne savent même pas que je suis venue. Venue, pas venue, elles ne voient pas la différence : on me l’a dit. Ca n’est pas très agréable.
J’ai fait énormément de ménages.

Mais le plus importants, ce sont les gardes de nuit. Au départ il y a une association dans la commune qui met en relation employés et employeurs. L’association est contactée par la famille. Elle organise une première rencontre où on s’explique. C’est l’association qui nous couvre. On peut se retrouver aussi avec des gardes de jour.

Avant je ne faisais pas beaucoup de ménages, je faisais des gardes de nuit et des gardes de journées. Ca me prenait tout mon temps. Une dame par exemple, quand elle voulait sortir: elle sortait avec des amis, elle n’avait pas d’heure pour partir, elle m’appelait. C’était l’imprévu. J’étais d’accord. J’ai travaillé comme ça pendant deux ans et demi. Parfois le dimanche toute la journée. J’aimais bien ça. J’aime ce qui est fantaisiste. Je n’aime pas que ce soit tout le temps pareil.

Ca a été un choix de ma part de faire des gardes de nuit. Il fallait que je trouve un travail de nuit pour pouvoir m’occuper de ma famille, de ma fille qui est handicapée. Et en même temps m’occuper de mon mari – lui assurer les repas. Parce que j’étais quand même femme au foyer. Il me fallait un travail de nuit. Et qui ne me prenne pas non plus toutes mes nuits.

J’ai eu des journées de formation. La garde de nuit, ce n’est pas seulement une présence. On peut avoir des médicaments à donner, préparés par les infirmiers ou la famille. Il m’arrive aussi de donner un goûter, un repas.

J’avais peur au début. J’ai eu la chance d’avoir un contrat facile, il fallait simplement être là. La personne était autonome. C’était juste une sécurité pour la famille.

Ensuite il y a eu un monsieur. Il était tranquille mais il ne voulait pas de garde de nuit. C’est la famille qui l’imposait. Je faisais la garde en alternance avec un autre monsieur, ce n’est pas fréquent qu’un homme fasse ce métier. Ce collègue appréhendait énormément cette garde de nuit-là. Il me téléphonait trois fois par jour tellement il appréhendait. Moi, quand j’arrivais le soir j’allais souhaiter une bonne nuit au monsieur. Il s’endormait. Je retournais le voir quand il était endormi. Et le matin j’allais lui dire bonjour avant de partir. Je n’avais rien d’autre à faire que d’être là. J’aurais pu ne pas le rencontrer du tout. Je crois qu’il aurait préféré que je le laisse dormir… Il fallait que je me fasse un café car j’allais travailler dans une autre maison juste après. Je n’avais pas le temps de repasser chez moi. J’ouvrais les placards pour chercher de quoi préparer mon petit-déjeuner. Il m’entendait, ça ne lui plaisait pas qu’on touche à ses affaires. La garde de nuit s’est arrêtée. On m’a rappelée : demain vous n’y allez pas. On lui avait imposé la garde de nuit, sans nous présenter. Il n’avais pas pu s’y faire.

Parfois ce sont des gens qui sortent de l’hôpital – une personne qui s’est cassé la jambe et qui rentre chez elle…

Une personne est toujours gardée au minimum par deux personnes. Ce n’est pas toujours facile à organiser, chacun a d’autres engagements, des obligations familiales, des sorties. Parfois la personne n’accepte pas que vous soyez remplacée. Il peut y avoir du personnel disponible, il y a des personnes qui n’accepteront jamais des gens qu’elles ne connaissent pas.

Chez une dame il fallait que je pense à mettre mes bottes de caoutchouc dans le coffre de la voiture. La porte de la maison était fermée à clé. Je frappais. Elle me demandait qui j’étais. Je lui disais mon nom, elle me répondait « Tu auras du travail à Pouldavid. Tu n’as qu’à aller à l’usine à Poudavid. Tu gagneras ta pitance. » Elle me confondait sans doute avec des journaliers qu’elle avait employés quand elle était jeune. Les premières fois je suis resté parlementer derrière la porte. Ensuite ce que je faisais : je contournais la maison. Comme derrière la maison c’était de la terre, quand il pleuvait c’était de la boue : je mettais mes bottes de caoutchouc. Il y avait un mur à escalader, un champ à traverser. Et ensuite il fallait sauter par la fenêtre de la salle à manger. J’enlevais mes bottes et j’entrais par la porte qui communiquait avec celle où se tenait la dame. Et là elle me disait : « Ah, c’est toi, ma chérie, tu arrives… ». C’est devenu une habitude : je n’entrais plus par la porte d’entrée. Je ne sais pas au fond ce que pensait cette personne.
Après le repas elle me demandait de la ramener chez elle, j’avais beau lui expliquer, lui montrer son horloge, ses meubles, elle continuait à me demander de la ramener. Alors je la faisais monter dans ma voiture. Et on faisait un petit tour dans le quartier. Quand elle repérait une petite chapelle qu’il y avait juste à côté de chez elle, elle me montrait sa maison, et on pouvait rentrer tranquillement…

Parfois c’est le hasard – on fait des rencontres. Une personne, j’ai fait des randonnées avec elle pendant deux ans. On parlait de mon métier. Et sa femme était malade. Alors je lui ai proposé des gardes. Pour qu’elle puisse sortir plus librement. Souvent je dois habiller cette dame. C’est très long. Elle ne se sent pas bien dans ses vêtements. Je vais lui mettre des vêtements, elle les enlève. Moi je vois le temps qu’elle met à s’habiller. Elle ne voit pas. Alors je me dis, ce n’est pas grave, qu’est ce que ça peut faire. Qu’elle mette une demi-heure ou une heure, ça n’a aucune importance. Elle passera moins de temps dans son jardin, c’est tout. Quand elle est dans son jardin, je rentre dans la maison. Je jette un coup d’œil par la fenêtre de temps en temps. Je vais voir où elle en est. Je l’ai vue partir une fois. J’avais la crainte qu’elle ne revienne pas. Et en même temps il ne faut pas qu’elle sache que je la suis. Par moments elle est consciente. Elle ne veut pas qu’on la surveille. Elle me demande : est-ce que tu es capable de me relever si je tombe, si j’ai un malaise ? Parce qu’elle n’a pas d’équilibre.

Une autre personne va être très agressive parce qu’elle ne veut pas qu’on la touche. Il faut beaucoup de patience. Enormément de patience. Il y a des jours où je m’énerve, mais pas dans les situations de travail. Si on s’énerve on n’arrive à rien.

Cela m’est arrivé d’être très fatiguée après quatre ans et demi de garde de nuit. C’est un mode de vie particulier. On se sent utile : on n’est pas indispensable, mais notre présence compte. Ca a comblé ma vie. Parce que, quand je me suis séparée de mon mari, le soir être tout seul chez soi… Donc j’ai trouvé un complément dans mon travail. Je préfère ça plutôt que d’être seule chez moi.

La maison de retraite ne me tente pas. On n’a pas assez de temps à consacrer à chaque personne. Non, je préfère à domicile. Les gens sont dans leur élément, dans leur milieu…

J’ai eu une dame qui sortait de l’hôpital, elle s’était blessée à la jambe. Elle ne pouvait plus se lever. Et il fallait une présence aussi parce qu’elle avait un peu perdu la mémoire. Elle était très gentille, elle ne se levait pas. Mais par contre elle avait un chat. Et il fallait toujours qu’elle sache où était son chat. Le chat dormait au-dessus de l’armoire, une armoire très très haute, donc on ne pouvait pas toujours le voir. On appelait le chat. Evidemment il ne répondait pas. La dame était toute énervée. Elle ne pouvait dormir que si elle savait où était son chat. Je me souviens une fois, il était en haut de l’armoire, elle voulait absolument qu’il descende, il nous narguait. Et elle lui disait « Andouille, espèce d’andouille, viens ici… ». C’était le seul travail qu’on avait à faire pour cette dame : s’occuper de son chat. Il fallait toujours faire très attention au chat. Il ne fallait pas qu’il sorte dehors. L’autre garde de nuit une fois avait perdu le chat, il s’était échappé. Elle me téléphone, le chat est parti, je ne sais pas quoi faire… c’était sa première nuit…
J’ai eu une allergie à ce chat. Il était vieux. J’ai remarqué que chaque fois que je passais une ou deux nuits dans cette maison j’avais des plaques rouges et je toussais.

Une autre dame, qui ne sortait plus du lit, elle faisait toujours un grand tas avec ses couvertures. Je ne sais pas comment elle s’y prenait, ça faisait un grand tas de couvertures et de draps. Comme une sculpture. Elle avait aussi l’habitude de faire des nœuds. Dans ses coins d’oreillers, dans ses draps. Elle faisait énormément de nœuds. Elle était dans son monde à elle. Elle disait par exemple qu’elle allait donner le biberon à ses enfants. Il faut toujours aller dans le sens de la personne. Au début, j’essayais de les remettre « à l’heure ». Mais je me suis aperçue que ça les énervait encore plus. Avec cette personne là aussi il fallait chanter. C’était aussi bien la messe, des chants d’église. Et puis on passait aux chansons d’Alain Barrière. Elle avait une voix superbe.
Parfois c’est vraiment du théâtre.

Une personne, une fois, qui aimait beaucoup les plantes, la nature, j’arrive chez elle, elle avait commencé à scier l’arbre qui était à côté de sa maison. Elle avait presque fini, l’arbre allait tomber. Comment faire ? C’et moi qui ai abattu l’arbre. Je n’ai pas attendu l’arrivée de l’aide ménagère…

Une chose difficile est de faire concorder le travail avec celui des autres : l’infirmière, l‘aide soignante. L’aide soignante vient pour faire la toilette de la personne, elle doit la lever, lui donner à manger, c’est elle qui doit manipuler la personne. Mais elle a d’autres personnes qui attendent. Souvent elle est pressée.

Non, c’est un travail que tout le monde ne peut pas faire. Il y a des gens qui n’aiment pas dormir hors de chez eux. On a notre lit, dans une chambre, ou dans la salle à manger, nos affaires de toilette, nos petits chaussons… Dans certaines familles on apporte nos draps. Chez une dame, c’est impossible, elle veut absolument s’occuper de nos lits, quelquefois elle se trompe de draps. Oui bien on arrive et elle dit « Aujourd’hui je n’ai pas réussi à sécher vos draps, c’est du travail… « On a beau lui dire qu’on peut s’en occuper nous-mêmes elle ne veut rien entendre, et souvent elle intervertit les draps.

Et puis il y a la peur d’oublier d’y aller. Ca m’est arrivé une fois. La famille était à côté. La fois suivante, j’y vais et on me dit : « tu n’as pas oublié quelque chose la semaine dernière… « J’étais drôlement embêtée.

Je pourrais faire à manger aux personnes, j’aime faire à manger. Mais à midi il faut que je fasse une pause. J’aime bien être chez moi. Pour moi c’est important.
Je m’organise. Je ne travaille pas le jour de la sortie pédestre.

Il y a des gens qui font ça à contrecoeur. Ca ne me gêne pas de dire ce que je fais, j’aime mon métier. Une fois avec quelqu’un que j’essayais de rencontrer. Parce que j’étais seule. Quand j’ai dit que j’étais femme de ménage, il n’a pas voulu aller plus loin…
Je suis certaine que je serais acceptée à l’usine, mais je n’aurais pas le choix des horaires. Tandis que garde de nuit, si j’ai envie de faire une sortie ou autre chose, je peux m’organiser. En usine on a des horaires à respecter, on ne peut pas changer.
Des femmes de ménage, des garde de nuit, il en faudra de plus en plus.

Mon rêve c’était d’être coiffeuse. Je me suis mariée jeune, j’ai eu des enfants jeune, et je n’ai pas pu apprendre le métier. Par contre je sais couper les cheveux.

J’ai commencé par une petite annonce – que j’avais vue chez le charcutier. Il y avait une annonce : il fallait accepter de se faire raser la tête pour un film sur la Libération. Et en dessous de cette annonce-là il y avait quelqu’un qui cherchait une personne pour du ménage. La première annonce me tentait mais il fallait avoir les cheveux longs. J’aurais été d’accord, j’aurais accepté ce rôle là. Mais je ne me suis pas présentée puisque je n’avais pas le profil. Du coup je me suis présentée à l’annonce du dessous. Sur un coup de tête. Depuis longtemps je me disais, j’aimerais bien avoir un peu d’argent de poche. J’ai rencontré les gens, j’étais contente, je connaissais le monsieur : j’avais envoyé ma fille dans un camp de vacances qu’il avait organisé. Je le retrouvais des années après. Pour lui-aussi c’était un souvenir : c’était le premier camp de vacances qu’il avait organisé. Je me suis investie. Ca m’a plû. Ensuite ils ont eu des amis qui cherchaient quelqu’un aussi… De fil en aiguille je me suis retrouvée dans le monde du travail sans l’avoir trop cherché…


Afficher article  qu'est-ce que le travail ?
J'ai vu le film de Pierre Carles, Stéphane Goxe et Christophe Coello, Volem rien foutre al païs.
Le thème du film concerne ce blog: c'est une réflexion, une approche de gens qui travaillent en dehors des normes établies par notre société comme étant « le travail ».
"Ils inventent, à leur échelle, d’autres manières de vivre que celle imposée par le salariat, la plupart du temps à la campagne où il est plus facile de vivre de manière autonome avec peu d’argent."
Aux yeux de la société, ils ne travaillent pas. Certains sont au RMI, d'autres sont chômeurs. Certains ont mené longtemps une vie de travailleur "normal" avec laquelle un jour ils ont rompu, certains n'ont jamais voulu rentrer dans cette économie-là. Ils ne travaillent pas, c’est-à-dire qu’il n’y a plus de séparation entre leur temps de travail et le reste de leur vie.
Leur activité consiste à subvenir à leurs besoins en des termes qui stimulent leur capacité d’invention et qui essaient d’échapper aux valeurs de la société marchande dont ils ne veulent pas. Devant les gens du film, on sait que chômeur ou rmiste n’est pas synonyme de ratage social, au contraire : que le refus l’aliénation par le travail assujetti à la production de marchandises en grande partie superflues est un chemin de liberté humaine.
Je recommande Volem rien foutre al païs à ceux qui ont envie de réfléchir à tout ça…
J’ajoute que je connais moi-même pas mal de cas de gens qui ont su ainsi réinventer leur rôle social en quittant les conditions de travail cadrées par l’entreprise ou les lois de la production. Ils n'apparaîtont pas directement sur ce blog car ils sont souvent au seuil de la légalité et ne tiennent pas à ébruiter leurs manières de faire. Cependant ils existent, vous le savez sans doute aussi, et leur attitude combative, inventive, originale, est un soutien qui vaut bien la compassion des gens bien intentionnés qui plaignent les victimes du capitalisme.
Un site pour plus d'informations: www.rienfoutre.org
Afficher article  Où sont nos navires
Ne croyez pas que je me désintéresse de ce blog.
Je continue, j'enregistre, je transcris. Mais il faut du temps.
Je rencontre aussi des difficultés formatrices. Je m'aperçois que renvoyer leurs propos en miroir aux gens qui ont accepté de parler en présence de mon magnétophone peut être douloureux pour celui qui voit, écrits, les propos qu'il a tenus. Il faut faire avec cette situation, rediscuter, expliquer, trouver des formes acceptables par celui qui donne son témoignage.
L'écriture ne représente pas la même chose pour tout le monde, je le savais. Mais je n'avais jamais mesuré ainsi le malentendu sur le terrain: on est deux devant un texte, celui qui a recueilli et qui aime ce texte, celui qui a parlé et qui se reconnaît trop dans les propos tenus, qui voudrait qu'on les change.
C'est sur une telle situation que je travaille en ce moment. Je pense que nous allons arriver à une forme. J'apprends beaucoup, j'espère que mon interlocuteur peut se dire la même chose...
Afficher article  Marijka - cinéaste (3ème volet)
Janvier 2007

Création du site internet de la société de production, rédaction des documents de communication de mon long-métrage, j’ai pris du retard sur l’écriture de la deuxième version. Finalement je l’ai terminée juste avant Noël.

La ronde des commissions commencent : le CNC (centre national de la cinématographie), les comités de lecture des chaînes de TV, les commissions culture des régions, des départements, et d’éventuels partenaires privés.
Il va se passer 3/4 mois avant les premières réponses, dans le meilleur des cas.
tPendant ce temps, je vais affiner mon scénario, et surtout je vais partir trois semaines en repérages. Avec la future régisseuse du film, nous allons sur les traces du voyage vécu par le personnage.
J’oublie les commissions, j’avance. Plus le film prend forme dans ma tête moins j’imagine de ne pas le réaliser. Quand j’imagine le pire, refus de toutes les commissions, je me dis que je le ferai quand même, avec ma petite caméra amateur.

Pendant ces trois/quatre mois d’attente, je ne reçois pas de rémunération. Selon l’état de mes finances, il m’arrive de réaliser des sujets pour la télévision. Ces travaux sont moins personnels dans leur forme, mais restent des sujets que je propose, pas des sujets de commande. La réalisation est en général simple, basée sur des interviews, cela me permet de rencontrer beaucoup de gens, des univers différents. Ces expériences alimentaires comme on dit, m’ont apportée beaucoup, elles sont plutôt complémentaires.
Cette année, en activité complémentaire, je vais encadrer un atelier d’écriture de scénarios. Je fais ça tous les deux ou trois ans. Transmettre aux autres ce que je pratique me force aussi à faire le point sur mes propres connaissances.

Départ dans 3 jours, je vais sur internet pour décortiquer l’itinéraire que nous allons parcourir, 2300 km de Brest à l’Ukraine, via Calais, Berlin, Varsovie, Terespol (frontière Polgne /Belarus)puis L’viv en Ukraine, et retour prévu début février.
Dans mon sac, outre des vêtements chauds, je glisse un appareil photo, ma petite caméra vidéo et 5 cassettes, un carnet de croquis, je dessine comme un pied mais j’adore ça, et un livre de poésies d’Emily Jane Brontë . En lisant la préface, je découvre qu’elle détestait voyager, tant pis, je l’emmène avec moi là bas à l’Est, j’espère qu’elle ne m’en voudra pas …

9 Février 2007

Je suis rentrée depuis une semaine.
5500 km en 20 jours, trans-Europe express. C’était bien.
Mon scénario a été bousculé. La réalité a apporté ses surprises, ses richesses, visuelles, auditives, émotionnelles. Peu à peu, je les intègre à mon histoire, j’attaque la troisième version. Je rentre avec une certitude, je ferai ce film, avec ou sans moyen, il existera.

Petite déconvenue au retour, le stage de scénario que je devais encadrer, et qui devait me permettre de gagner ma vie en attendant de faire ce film, est reporté. Il va falloir que je trouve une autre activité. J’ai de quoi tenir jusqu’à juin. Il va bien se passer quelque chose… Je commence à regarder les publicités pour les crédits, 4000 euros tout de suite, sans intérêt pendant trois mois, « Réalisez vos rêves » propose un autre organisme …

Je travaille sur la sortie de mon long-métrage, nous le distribuons nous-même, nous découvrons une nouvelle étape dans la vie d’un film, un nouveau corps de métier : les exploitants de cinéma. C’est pas facile tous les jours, mais le film est bien reçu, la tournée s’annonce bien. Aller à la rencontre du public, on the road again ! Belle aventure en perspective et le plaisir de retrouver les comédiens du film.
Cette nouvelle expérience me confirme dans mes choix : rester indépendant. Par exemple, j’ai pu choisir l’affiche, privilège rare, la plupart du temps une fois qu’un film est entre les mains d’un distributeur, le réalisateur n’a plus son mot à dire.
Dernière minute : le film vient d’obtenir l’avance sur recette après réalisation ! Ouf ! le crédit contracté par la société est remboursé et nous allons même pouvoir tirer quelques copies supplémentaires. Et puis cette reconnaissance des professionnels fait du bien. Bon d’accord, si on l’avait pas eu, j’aurais râlé, j’aurais sans doute dit :
-Quelle bande de C… !
Aujourd’hui je les aime tous !
Vive le cinéma, Champagne !
Afficher article  Jean, professeur de philosophie

J’enseigne dans un lycée, à Montpellier
J'ai 43 ans et 14 années d'enseignement.

Travail

Il s'agit de donner des instruments de travail aux élèves afin qu'ils deviennent autonomes.
Ces instruments: des méthodes d'analyse, de synthèse, et des textes de grands auteurs.
Il faut les préparer aux techniques de la dissertation et de l'explication de texte.
Mais surtout, il faut les accrocher, leur faire comprendre l'intérêt de la discipline tout en les faisant travailler.
La grande difficulté c'est de leur faire admettre que la philosophie ce n'est pas dire ce que l'on pense mais penser ce que l'on dit. Il ne s'agit pas d'être sincère mais d'être intelligent c'est-à-dire être capable de percevoir, d'analyser la perspective à partir de laquelle ce que l'on dit a du sens ou la perspective à partir de laquelle ce que dit l'autre, celui qui ne pense pas comme moi, a du sens. Il s'agit d'apprendre à écouter l'autre, autrui, et l'autre qui est en moi. La maxime «connais-toi toi-même» présuppose ce rapport d'altérité avec soi-même.
Il y a une discipline mais il n'y a pas de disciples. Prendre du recul, de la distance critique pour analyser les perspectives, les présupposés, les préjugés, ça demande des efforts. Il y a donc un rapport de forces, d'autorité comme pour les autres matières, à la différence, qu'en philosophie il faut en même temps libérer les esprits de l'emprise de l'idéologie dominante.

Un exemple

Pour mes cours, je commence toujours par faire des analyses de notions qui sont directement liées à l'expérience concrète.
En début d'année, je fais avec les élèves des analyses des notions de « nudité » et de « douceur », expériences universelles, du moins il faut l'espérer pour la douceur.
D'autre part, j'essaie d'alterner les approches très structurées: cours magistral (toujours avec des échanges) avec des approches très libres: exercices pratiques que je prépare spécifiquement pour la classe à laquelle j'ai affaire.
Par exemple, pour mes classes de SMS (sciences médicosociales) qui n'étaient pas passionnées pour la question de la religion, j'ai dû inventer un exercice qui a très bien marché.
J'ai marqué au tableau deux notions ou plutôt deux mots dans la mesure où il n'y a de notions qu'après une analyse (de notions) : le mot « croire » et le mot « valeur ». D'abord définir les termes et ensuite déterminer le lien entre eux. C'est un exercice difficile mais ça devient intéressant pour eux (je devrais dire pour elles car il n'y a presque que des filles dans ces séries) à partir du moment où ils s'appuient sur un exemple concret, ce que je leur demande et ce qu'il faudra dépasser dans un deuxième temps en allant du particulier à l'universel, de la particularité de leur exemple à l'universalité.
Les élèves m'ont donné des exemples très différents de ce qui avait beaucoup de valeur pour eux et en quoi ils croyaient: la famille, leur petit ami, l'amour, l'amitié, leur mère, le pardon, la santé... J'ai tenté à chaque fois de leur montrer qu'on retrouvait les mêmes enjeux que pour la religion: le sacré, la présence, le lien, l'engagement (la foi), la réciprocité, la reconnaissance, la communauté... Par exemple, sentir sa mère présente même si elle est absente et même plus présente que tout ce que l'on a sous les yeux, savoir qu'on peut toujours compter sur elle et réciproquement et donc sentir la force du lien, son caractère sacré (unique, irremplaçable) ...
Il s'agissait de comprendre que le fait de croire en quelque chose le fait exister ne serait-ce que sur le plan de l'imagination, que cela crée du lien et de la reconnaissance et peut-être donc du sacré.
Ce n'est pas telle ou telle religion qui intéresse le philosophe mais le religieux et le sacré. Nous sommes parvenus à la conclusion qu'il nous fallait croire au monde pour qu'il existe et qu'il ne soit pas détruit par négligence.


Ethique

Travailler avec des groupes de jeunes est éprouvant car on est pris dans des désirs et des sentiments contradictoires. En effet, j'ai souvent le sentiment de mal faire tout en voulant bien faire. La philosophie est violente, brutale et en même temps douce, subtile.
Comme les élèves sont pris dans des rythmes infernaux, ils sont en général fatigués, surexcités ou endormis. Il faut les réveiller, piquer leur curiosité, les faire rire et ensuite capter leurs énergies, ne pas les perdre.
S'intéresser à tous sans tomber dans le cercle du mépris: être attentif en évitant toute fixation, toute crispation excessive sur un ou plusieurs élèves. De l'ironie, de l'humour mais pas de vexation, pas d'humiliation. Ne pas fuir les conflits et surtout dédramatiser.
Les blocages proviennent la plupart du temps d'un manque de confiance: ils ne croient pas en eux.
La philosophie comme expérience du doute ne séduit pas forcément les adolescents qui vivent une période de grande incertitude et qui recherchent des vérités exaltantes. Là encore, il s'agit de leur faire comprendre qu'ils ne doivent pas renoncer à eux-mêmes mais se détacher (douter) de ce qui les empêche d'être eux-mêmes. Ne plus se déprécier et participer activement à la vie de la cité et à celle du monde.

Au début de l'année, dès les premiers cours, je dis aux élèves de se méfier de moi, ce qui les étonne puisqu'en général mes collègues cherchent à gagner leur confiance, ne serait-ce qu'en leur disant que leurs élèves par le passé ont eu de bons résultats au bac ou aux concours. Ce que je veux, en fait, c'est qu'ils ne me croient pas sur parole et qu'ils m'obligent à rendre compte du sens de ce que je dis et qu'ils fassent de même avec eux-mêmes. Ils doivent comprendre et admettre que tout discours est partiel, partial et toujours orienté et que personne n'a la vérité universelle, valable pour tous. Ils doivent donc situer le point de vue de celui qui parle et se situer par rapport à lui. Ils doivent, d'autre part, se méfier de moi parce que sans le vouloir et sans m'en rendre compte, je chercherai à les influencer, à les endoctriner, à les convertir. C'est leur liberté qui est en jeu !


Conditions de travail

Je dois assurer 21 heures de cours avec des élèves très différents.
Je travaille tous les jours sauf le mercredi et le samedi, ce qui me fait de grosses journées.
Ceux qui n'ont jamais enseigné penseront peut-être que j'exagère mais faire cours exige une grande tension nerveuse pour maitriser, à la fois, ce que l'on dit et le groupe auquel on a affaire.
Avoir 180 élèves signifie, d'autre part, récupérer régulièrement (toutes les 5 semaines) 180 copies c'est-à-dire 60 heures de travail à la maison. Il faut aussi trouver du temps pour préparer les cours.


Lieu

Je travaille dans un lycée de 1200 élèves. J'ai 152 élèves en terminales et 28 en classes préparatoires.
J'ai 120 collègues enseignants et 60 collègues non enseignants. Et forcément je ne connais pas tout le monde.
Le lycée est situé centre ville près du quartier arabe et ça me plait bien.
A l'intérieur des murs, il y a un petit parc.
Afficher article  Sylvie, chanteuse russe

J’aimais beaucoup les contes russes quand j’étais petite, mais comme il n’y avait pas de russe à l’école, je n’ai pas eu l’occasion d’apprendre le russe.

Quand j’ai terminé mes études d’allemand en fac, je me suis inscrite en même temps au Conservatoire de musique. J’adorais la musique russe. En fait je voulais apprendre le russe pour pouvoir chanter l’opéra russe, la musique russe en général. Donc je me suis inscrite en fac de russe à Nancy – c’était en 83, quelque chose comme ça. J’ai fait des études d’allemand et puis j’ai fait une licence de russe à Nancy et mes études de chant au Conservatoire.

En 88 j’avais fait une demande de bourse par le Ministère des Affaires Etrangères, et je suis partie à Leningrad pour 6 mois : à l’Université de Leningrad. J’étais sur l’île Vassilevski, à côté de la Kunstkamera. Il y avait des cours pour étudiants étrangers. Et puis il y avait un club de chant pour les étudiants, avec un prof de chant. Comme je n’avais pas terminé mes études à Nancy, comme je n’avais pas passé mon diplôme, il fallait que je travaille, que je m’exerce. J’ai pris des cours avec cette personne qui m’a fait découvrir des méthodes d’enseignement du chant, vraiment elle m’a appris beaucoup. Et elle m’a dit « dans quelques années on ouvrira une section pour les étudiants étrangers au Conservatoire de Leningrad ». Elle était étudiante au Conservatoire à ce moment-là, son mari était prof au Conservatoire.

Je suis rentrée en France après ce stage, j’ai terminé mes études de russe. Et je suis repartie pour m’inscrire au Conservatoire de Saint-Petersbourg – c’était encore Leningrad. Jusqu’en 92 c’était Leningrad, je suis arrivée en 91. A ce moment-là il y avait des queues, il n’y avait rien dans les magasins, ce n’était pas facile. Mais c’était tellement passionnant, l’enseignement du chant ! J’ai appris tellement de choses.
Et puis on m’a demandé en même temps de travailler comme prof. Je parlais russe. On m’a demandé de donner des cours de français dans une école, au Conservatoire. Je prenais des cours et j’en donnais ailleurs. J’étais vraiment très occupée. Parce que le Conservatoire en Russie, c’est comme l’Université ; ce n’est pas deux ou trois cours par semaine. C’est vraiment intensif. Il y avait des cours pour étrangers mais moi je suivais les cours avec les Russes, je trouvais ça plus intéressant. Ca a duré cinq ans.

Après on a fait appel à moi dans les théâtres. Jusqu’à cette époque, les œuvres françaises étaient chantées en russe. C’est le moment où on a commencé à les chanter dans la langue originale. Alors je suis allée à Perm avec Larissa Gergueieva – Perm, c’est une ville de Sibérie, au sud de l’Oural. Elle m’a invitée à travailler deux mois là-bas, pour monter Samson et Dalila en français. Travailler avec les chanteurs pendant deux mois.
Ensuite j’ai donné des cours au théâtre Marinski quand ils ont commencé à monter Carmen, en 96. Je faisais travailler la diction. J’ai adoré ça. A tel point que je ne voulais plus repartir. Je voulais absolument trouver un travail en Russie.

Je suis quand même rentrée en France mais je n’ai pas trouvé de travail qui me plaise. J’ai corrigé des éditions, j’ai travaillé pour des entreprises. Ca ne me plaisait pas.

Et puis on m’a rappelé du Conservatoire. C’était Serge Stadler qui dirigeait le théâtre du Consevatoire à l’époque. Il a monté Les Troyens de Berlioz, et là il m’a demandé de travailler avec eux pendant deux ans – pendant une an sur ce spectacle, puis donner des cours réguliers aux chanteurs. Puis, en 98, c’est le théâtre Marinski qui m’a demandé – l’Académie des Jeunes Solistes s’est créée. J’ai eu un poste. Mais j’étais très mal payée. Donc j’ai donné des cours en plus, comme tout le monde. Tout le monde est très mal payé en Russie. J’étais payée un salaire russe . Qui correspondait à peu près à même pas 100 euros.

En 2000 j’ai commencé à travailler à l’Académie des Jeunes Solistes créée par Larissa Guergueieva, qui est la sœur de Valeri Guerguiev, chef d’orchestre principal du théâtre Marinski, anciennement Kirov.
J’ai donné des cours de phonétique du français – cours en groupes et cours individuels, afin de travailler sur la diction du répertoire français, répertoire lyrique et mélodies. Voilà. Mais ça ne me permettait pas de vivre. Je donnais quelques cours particuliers, ça ne suffisait pas.

J’ai laissé mon CV à l’Institut Français qui m’a rappelé en me disant qu’ils créaient un poste à l’Académie Polaire*. Et c’est comme cela qu’en 2002, j’ai commencé à donner des cours à l’Académie Polaire. Conversation française au départ. Il fallait surtout les faire parler. Car ce sont des élèves très timides. On leur apprend beaucoup de choses mais on ne les fait pas tellement parler. Moi j’étais chargée de les faire discuter pour que leur français s’améliore. J’enseignais aussi un petit peu l’histoire de l’art, l’ancien français.
J’ai été très bien accueillie par les étudiants. C’était la première fois qu’ils travaillaient avec quelqu’un qui venait vraiment de France. Tout de suite très très bien accueillie. Ils venaient des Républiques lointaines, des Républiques un petit peu exotiques pour nous. C’est un contact vraiment intéressant. Je leur posais des questions. Ils me racontaient en français comment ils étaient venus à l’Académie Polaire. C’est organisé de telle manière qu’il y a des concours dans les villes, les villes lointaines, pour l’Académie Polaire. Dans chaque république, chaque année.
On a beaucoup de départements à l’Académie Polaire, on a une fac d’écologie, qui est une fac très poussée. Moi je faisais cours aux philologues, ceux qui étudient d’abord le français. Mais j’ai donné aussi un peu de cours de français des affaires pour ceux du département d’administration. Une initiation au français.
A l ‘Académie polaire, à cause du soutien que la France a apporté à la fondation de l’Académie, l’apprentissage de la langue française est obligatoire.

Organisation. Vingt heures par semaine au Marinski, 10 heures la première année puis 20 heures à l’Académie Polaire.
Ca fait quand même des journées très longues. Là je travaille un peu moins au théâtre Marinski. Je me suis arrangée un emploi du temps assez facile. Souvent au théâtre, les cours sont le soir, jusqu’à 11 heures du soir. Mon horaire varie d’un jour à l’autre en fonction de l’emploi du temps des chanteurs. On décide chaque jour pour le lendemain. Je m’arrange pour ne pas avoir cours trop tôt le matin.

Ma pratique du chant. Mon chant je ne le travaille pas beaucoup en Russie. J’ai un professeur, le même depuis le début. Elle est au Conservatoire, elle est vraiment excellente. Quand je prépare un concert, je prends quelques cours avec elle. Mais c’est vrai qu’il faudrait que je travaille régulièrement, tous les jours . Je travaille plus facilement mon chant quand je suis en France.

En France je fais des choses tout à fait différentes. J’y passe quatre mois par an, un mois d’hiver, trois mois d’été. Comme les vacations administratives que je fais à l’Académie polaire ne me permettent pas d’avoir la Sécurité sociale, j’ai la chance d’avoir un travail en France. Dans une association de sauvegarde du patrimoine local : la Saône lorraine. Je m’occupe d’un musée. Je fais les visites guidées, je m’occupe de l’entretien du musée, j’accueille les touristes. Un musée que j’ai mis sur pieds avec une équipe formidable de passionnés du XVIème siècle, près de Châtillon-sur-Saône. Dans un village du XVIème siècle dont la plupart des maisons sont classées monuments hisoriques. Grâce à notre association. Car si l’association n’avait pas existé, actuellement il ne resterait rien à Châtillon-sur-Saône. Les antiquaires, il y a vingt ou trente ans, rachetaient les vieilles maisons Renaissance et revendaient tout pierre par pierre. Si l’association n’avait pas fait classer les maisons, il n’y aurait plus de village.
170 habitants : c’est un petit village. Dans tout le centre il n’y a que des maisons Renaissance. On a créé un musée, mi-historique, mi- éco-musée. C’était la maison du cordonnier. On a commencé par faire un petit musée de la cordonnerie. Le président de l’association est professeur, on a fait un musée de l’Ecole : l’école au XVIIIème siècle, au XIXème. Ensuite on s’est étendus plus largement à la vie entre le XVIème et le XIXème siècles.
Quand je ne suis pas là, le musée est fermé.
On est deux à s’en occuper. On est payées par l’association. Il y a aussi un grenier à sel – là c’est le salon de thé. Il y a une autre personne qui s’occupe du salon de thé.

Deux vies. Ce sont deux vies complètement différentes. Je chante beaucoup de musique russe en France. J’ai enregistré un CD de musique russe qui est en vente au syndicat d’initiative de Montureux-sur-Saône : un CD de romances russes, avec la collaboration d’un pianiste vosgien et de la chorale de Darney.
Je travaille beaucoup avec l’association de sauvegarde du patrimoine. Je suis en relation avec les Syndicats d’initiatives de la région – Bourbonne, Contrexeville, Vittel, Bain les Bains. Je connais bien les directeurs d’office de tourisme. C’est facile pour moi d’organiser des concerts. Et j’organise quelquefois des tournées pour mes amis russes – une petite troupe de quatre chanteurs, tous les deux ans j’organise une tournée. On est deux sopranos, il y a un baryton, un mezzo soprano.
C’est prévu que je fonde une chorale à l’Académie Polaire. On va travailler un petit peu et je vais faire venir la chorale de l’Académie Polaire en France pour une tournée. Je ne sais pas si j’aurai des subventions. Je verrai comment je m’y prends. Je vais faire un programme spécial : musique russe et musique française. J’organise les concerts à distance avec l’aide de mes amis de l’association.
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Avant je donnais beaucoup de concerts de musique française en Russie, quand j’étais étudiante. Je faisais partie d’une association qui s’appelait « La lyre française » - acteurs, chanteurs, musiciens. On donnait des concerts une fois par mois.
J’ai continué à travailler avec un orchestre folklorique russe en tant que chanteuse. Et puis faute de crédits – avec la chute du Système, tous ces petits orchestres n’ont plus eu de crédits, n’ont pas pu continuer leurs activités, il n’y avait plus de local… C’est sûr que pour les petits orchestres en Russie aujourd’hui c’est plus difficile.

Vie matérielle. Si j’avais autant d‘argent que je voulais ? Je continuerais à travailler dans l’association, mais comme bénévole. Je donnerais un coup de main au musée.
Dans un sens j’aimerais faire moins de cours. D’un autre côté j’aurais du mal à abandonner l’un ou l’autre tellement ça me passionne. Mais c’est lourd tout de même. Ca me pèse parfois. Là on vient seulement de me signer mon contrat avec plus de deux mois de retard. A l’Institut Français c’est autre chose : le trésorier a changé, il faut qu’il se remette au courant. J’attends mon salaire depuis deux mois aussi. C’est vrai que c’est pesant, ces lourdeurs administratives. Du côté de l’Institut Français, je réclame une fois et puis c’est fait, mais du côté du théâtre il faudrait toujours faire des courbettes, je ne peux pas. Je n’en fais pas, on m’oublie. J’ai horreur de ça. Je suis assez timide. Une amie est allé pousser un coup de gueule pour moi, eh bien ça a marché !
Il y a une grande solidarité ici. Parmi les gens que je connais en Russie, on ne me laisserait pas tomber. Entre prof on s’entr’aide. Je ne peux pas donner un cours, quelqu’un le donne à ma place, et vice versa. On peut se remplacer mutuellement entre professeurs, on se dépanne.
Au niveau des programmes il y a une petite trame mais sinon je fais ce que je veux. J’ai certaines matières à enseigner et dans ces matières je m’organise comme je veux.

Pas de temps pour faire autre chose. Oui, je fais chanter les étudiants dans une chorale. Pour l’instant je ne fais que des mélodies françaises. Eux ils aimeraient des chanteurs modernes, moi je suis chef de chœur classique ! Je cherche des chansons classiques : Jacques Brel, Le Pont Mirabeau… Avec le rock et le rapp j’ai du mal. Je crois que je serais incapable de les faire chanter cela. Ce n’est pas que je n’aime pas, c’est que je suis incapable de les faire travailler cela.

Le matin je suis à l’Académie Polaire, l’après-midi et le soir je suis plutôt au théâtre. Le soir si je n’ai pas de cours et que je ne suis pas trop fatiguée, je vais voir un spectacle.
Il y a des étudiants de l’Académie Polaire qui aimeraient bien venir au Marinski, mais ça coûte cher, je ne peux pas faire entrer tout le monde.

J’ai un pianiste à l’Académie Polaire – Arseni – il m’a déjà accompagné, j’ai un guitariste – Dima. Il y a deux ans on avait fait un très bon groupe.
Les musiques des Régions, non, je ne pourrais pas les chanter. Ce sont des voix un peu particulières, qui se rapportent plus à la musique chinoise. C’est très joli. Chaque année on fait un concert, il y en a qui font une danse, une chanson touvinienne, une danse de Khatanga…

Je me suis sentie beaucoup mieux adaptée dans la société russe que dans la société française parce que tout le monde travaille comme ça. J’aurais eu du mal à n’avoir qu’un travail. Généralement les gens qui ont terminé ce que j’ai fait comme études, des études de chant, travaillent à l’Opéra. Ou bien au niveau des langues ils sont dans l’entreprise.
Travailler dans une entreprise qui fait des affaires avec la Russie, je l’ai fait mais ce n’est pas mon truc.

Choix. Les chœurs d’opéra, peut-être que j’aurais bien aimé, mais je ne regrette pas.
Je ne pensais pas être prof au moment où j’ai terminé mes études. Je ne savais pas ce que je voulais faire. J’ai tatonné. J’ai travaillé dans des entreprises, j’ai fait un peu de secrétariat. J’ai travaillé dans cette association touristique, et ça ça m’a plu. J’ai été un peu au chômage aussi. Petit à petit ça s’est mis en place. J’ai 50 ans. Presque !
Si ce poste ne s’était pas créé à l’Académie Polaire, je pense que je serais rentrée en France, parce que je n’avais pas les moyens de subsister. Là je suis payée par la France, c’est quatre fois un salaire russe.

Je suis d’une nature assez timide. Mais le chant m’a vraiment transformée. Le fait d’enseigner ne me dérange pas. Au contraire. Je me suis rendu compte qu’il y avait des tas de choses intéressantes à faire avec les élèves. J’aimerais avoir plus de temps à consacrer à des recherches pour les cours, ça c’est vrai, je n’ai pas toujours le temps e le faire.
Il y a ce climat de Saint-Petersbourg, ces jours noirs qui font qu’on est quand même assez fatigués en hiver, et que quand j’ai un moment entre deux cours, souvent je m’arrange pour dormir un peu !


* L’Académie polaire de Saint-Petersbourg est un établissement d’enseignement supérieur destiné à la formation des cadres des Peuples du Nord et de l’Est de la confédération des états russes.